Les Poètes de Glasgow

Par Tefnut

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SERIE : Les Poètes de Glasgow
AUTEUR : Tefnut <tefnut (chez] altavista [point) com>
LANGUE : Français
DISCLAIMER : Les personnages de Buffy the Vampire Slayer appartiennent à la Fox, à Joss Whedon, et à un tas de gens que je ne connais pas.
DISTRIBUTION : nzn.fr.fan.fanfic ; nzn.fr.series.buffy ; www.ifrance.com/2anglaisasunnydale ; www.fanfiction.net
RATING : NC-17 (pour adulte)
FANDOM : Buffy the Vampire Slayer
CATEGORIE : Romance
SPOILERS : Saison 5 - Fool For Love
PERSONNAGES PRINCIPAUX : Angelus/Spike(William)
RESUME : Angelus a longuement préparé une soirée un peu spéciale, pour le  petit dernier de la famille - mais avec William, il faut toujours s'attendre à des surprises. Attention ! Au cas où vous n'auriez pas encore compris, les deux vampires entretiennent une relation homosexuelle. Vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas prévenus ! ;o)


Première partie.

1888, Glasgow (Ecosse)

Avec un petit sourire lubrique, Angelus entraîna Spike dans ce qui semblait être une arrière-cour déserte. Une partie de jambes en l'air en bordure de Buchanan Street, une des rues les plus fréquentées de Glasgow ? Le jeune vampire n'avait rien contre.

Frémissant d'anticipation, il inclina la tête, frottant ses cheveux contre la main de son mentor.

"Non, pas de ça," dit Angelus en le repoussant doucement.

Spike grogna de déception. "J'pige pas. Qu'est-ce qu'on peut faire d'autre, ici ?"

Aussitôt, il grimaça : Angelus pouvait très bien prendre sa réaction comme une marque d'insolence... Ce n'était de loin pas la première de la journée, et il se pouvait fort bien que le mastodonte aux poings d'acier soit à bout de patience.

Non. Il riait.

Spike se relaxa, et ouvrit de grands yeux interrogateurs. Angelus le poussa plus avant dans la ruelle, jusqu'au fond de ce que le jeune vampire avait pris pour une impasse.

Grossière erreur ! La rue, après s'être élargie en cour carrée, bifurquait à angle droit, pour déboucher dans une large avenue - probablement Argyle Street. Le vampire comprit qu'ils se trouvaient dans un de ces raccourcis déconcertants qu'affectionnaient tant les gens de Glasgow - une espèce de version miniature et crasseuse d'Argyle Arcade.

Et là, juste en face, éclairé par quelques lampes à pétrole, un pub.

Spike se racla la gorge : quelque chose lui échappait. Lorsque Angelus l'avait forcé à s'engoncer dans ce ridicule costume sombre, avait boutonné son gilet, et fait bouffer les manches de sa chemise, il avait pensé qu'ils retourneraient à l'Exposition Internationale qui se tenait au parc de Kelvingrove. Mais Buchanan Street n'était pas précisément sur le même chemin, et s'ils devaient s'arrêter dans un pub sordide, pourquoi Angelus avait-il pris tant de peine à leur habillement ?

Et, surtout, pourquoi l'avait-il forcé à remettre ses lunettes ?

Il ne les avait jamais réutilisées depuis sa transformation ; il était persuadé qu'elles avaient disparu, quelque part dans les docks de Londres. D'ailleurs, peu lui importait. Les vampires ont une vue excellente - ce sont les livres qui sont écrits en trop petits caractères. Et puis, franchement, ce n'était pas très pratique, au moment d'égorger le repas du soir.

Bon gré mal gré, Spike avait donc remis ses binocles, qu'Angelus avait précieusement conservées depuis huit ans. Plutôt mal gré, d'ailleurs - ce qui lui avait valu une bonne correction, comme d'habitude. Machinalement, le jeune vampire frotta ses fesses endolories, souvenir de coups de fouet appliqués de main de maître. Il avait néanmoins obtenu la permission de revêtir un long manteau. Le ridicule ne tuait pas, mais tout de même...

"Avance," ordonna Angelus, un brin moqueur.

Spike monta les quelques marches de pierre qui menaient à l'entrée du pub, en passant les doigts sur le mur blanc. Il sourit en lisant le placard en ardoise, sur lequel était écrit - peint - à la craie de couleur : "RG's Fake Dead-End : The Best Secret Ever Kept in Glasgow". Bien. Cet endroit tenait certainement lieu de quartier général pour les crapules du coin ; il s'y sentirait comme un poisson dans l'eau. Sauf que... Il soupira, et s'enferma dans son pardessus pour cacher son costume.

"J'dois vraiment garder ces satanées lunettes ?"

"William... "

"Spike !"

Angelus lui posa la main sur la nuque : "Ce soir tu te tiens tranquille. Pas de 'Spike', pas de blasphèmes, pas de claque sur les fesses des filles, et tu oublies ton accent des bas-fonds londoniens. Compris, *William* ?"

L'intéressé grommela ; d'un bras, Angelus enserra sa taille et se colla contre lui. "En résumé : sois sage. Sinon tu vas entendre de mes nouvelles."

Angelus lui lécha le lobe de l'oreille en grognant. "Allez, on y va," finit-il par décréter.

Au grand regret de Spike, son maître relâcha son étreinte. Il avança d'un pas et poussa la lourde porte en bois.

* * *

Le pub était bondé de gens de tous âges et de toutes conditions. Même s'il était plus attiré par les dîners de l'aristocratie et de la très-haute-bourgeoisie, Angelus aimait cette ambiance, qui semblait propre à Glasgow. Des femmes - oui, des femmes, et pas seulement des prostituées ! - en robes de velours côtoyaient de jeunes aristocrates et de vieux marins, comme s'ils se connaissaient depuis une éternité, et tout ce petit monde levait le coude en coeur. Un groupe disparate, mené par une vieille roturière, entonna un chant à la gloire des filles de leur ville.

Angelus fut tenté de se boucher les oreilles, mais pour cela il aurait du se servir de ses mains - et donc, lâcher la taille de son petit-fils préféré. Il était absolument adorable avec ses lunettes... Angelus sourit, et força le garçon à avancer.

"On ne prend pas de bière ?" demanda-t-il, en chassant un halo de fumée. Il semblait agréablement surpris et lorgnait sans complexe vers le bar.

"Ne discute pas." Angelus remit une main dans la poche de sa veste, et plaça l'autre dans le dos de William. Il le guida sans ménagement vers une petite salle sombre, qui servait de point de départ à un escalier.

Le gamin siffla d'admiration. "Ouah, c'est classe !"

L'escalier et les murs étaient intégralement recouvert d'une moquette, très épaisse, dont les motifs géométriques, vaguement floraux, jouaient sur les tons de rouge et d'ocre. Au niveau du palier intermédiaire, un vitrail aux couleurs vives, orné des inévitables chardons dont on retrouvait l'empreinte dans toute la ville, laissait pénétrer la faible lumière de la rue, qui se dispersait sur les marches en reflets changeants. Des peintures de lieux connus de Glasgow ornaient les murs, les illuminant de leur cadre doré.

Mais Angelus ne voyait rien de tout cela : il était obnubilé par le jeune vampire, qui caressait la rampe cirée dans un mouvement régulier, beaucoup trop excitant pour sa santé mentale.

"Avance !", ordonna-t-il, cherchant à masquer son trouble derrière une voix rude.

Le jeune vampire sursauta, et monta lentement les escaliers, en glissant sa main sur la rampe. Angelus secoua la tête, luttant contre son désir de le plaquer dans un coin, de lui arracher ses vêtements et de lui faire l'amour, ici et maintenant. Ce qu'il aurait fait sans hésiter, d'habitude ; mais il avait attendu cette soirée depuis trop longtemps, pour tout gâcher sur un coup de tête. Il avait repéré les lieux, il s'était renseigné auprès du patron, il avait travaillé Darla au corps (littéralement) pour qu'elle ne le suive pas comme un petit chien ; et surtout, il avait croisé les doigts pour que William se montre d'humeur plus docile qu'à son habitude. Certes, il avait dû le battre, à cause des lunettes ; cependant le gamin semblait prêt à faire des efforts. Angelus était souvent surpris de ce qu'il pouvait obtenir de lui lorsqu'il utilisait sa langue de façon appropriée.

Le bruit de fond du rez-de-chaussée s'estompait à mesure que les deux vampires gravissaient les marches. Angelus se demanda un instant si la lenteur de William était calculée pour le rendre fou. Lorsque le jeune homme tourna la tête vers lui, la bouche entrouverte et les sourcils froncés, Angelus comprit qu'il était simplement intrigué. Il prenait son temps pour observer, et enregistrer chaque détail dans un recoin de sa mémoire. C'était tout William, ça.

Ils arrivèrent enfin au premier étage. Angelus jeta un coup d’œil au premier salon, à sa gauche, où l'on pouvait accéder directement ; quelques personnes d'âge mur y jouaient au bridge. Voyant que son petit-fils, décidément très obéissant, attendait ses instructions, il lui fit signe d'avancer dans la salle principale, où se trouvait un bar. Comme souvent dans les grandes villes écossaises, le Dead-End investissait les étages à défaut de pouvoir s'étaler au sol. Il savait qu'ils y trouveraient moins de choix en alcool qu'au rez-de-chaussée, mais l'ambiance y était nettement plus feutrée, et surtout... Angelus esquissa un sourire : le meilleur était à venir.

Il débarrassa William de son manteau, et lui tendit sa bourse. "Va nous chercher deux whiskys."

Angelus s'assit à la table la plus reculée, tout en suivant le jeune homme du regard. Le costume qu'il lui avait choisi mettait son corps fin et musclé en valeur, même si, visiblement, il n'y était pas à son aise. Sa démarche était hésitante, presque compassée ; avec ses lunettes, qui accentuaient son air timide, et ses cheveux longs, retenus par un ruban noir, il pouvait tout à fait passer pour un de ces jeunes étudiants sérieux, rêveurs, et en passe d'être dévergondés, que l'on retrouvait parfois dans ce genre de soirées.

Mais William revenait déjà. Il posa les deux verres sur la petite table ronde, et s'assit en face d'Angelus, en cognant ses genoux contre les siens.

Angelus secoua la tête. "Respecte la distance de sécurité, Will. Recule un peu ta chaise."

Le jeune vampire se pencha vers l'avant, et enroula son pied autour de la jambe d'Angelus. "J'm'en tape, de ta distance de sécurité. T'acceptes que j'te pelote, ou j'enlève mes lunettes."

"Tu gardes tes lunettes, et tu recules ta chaise."

"Va te faire foutre."

"Je ne vais pas m'énerver maintenant, William. Mais attends qu'on soit rentré !"

Seigneur ! Dru avait engendré un monstre. Le voilà qu'il lui caressait la cuisse, à présent.

"... et et... surveille ton langage," marmonna Angelus, laissant libre cours aux caresses de William.

Le jeune vampire remonta ses lunettes sur son nez, en lui décochant un petit sourire vainqueur. Angelus grommela quelques jurons en Gaélique, et se pencha sur son verre, humant les vapeurs de whisky en essayant de faire abstraction des doigts de Will - qui avait considérablement rapproché sa chaise - contre ses testicules.

"Je vais te battre jusqu'à ce que tu demandes grâce."

"Grrrrrrrrraaaace," répéta William, dans un grondement mi-humain, mi-démoniaque.

Angelus jeta un rapide coup d’oeil aux autres clients du pub : personne ne semblait avoir rien entendu d'anormal. Personne ne remarquait non plus les longs doigts agiles qui s'amusaient à déboutonner son pantalon, et à...

"Espèce de satané petit exhibitionniste de mes deux !" Angelus chassa la main de William, et remit précipitamment son sexe à l'abri des regards.

William se lécha les doigts, avant de boire une gorgée de whisky. "Dommage. Un peu plus, et... "

"De quoi aurai-je eu l'air, avec mes vêtements recouverts de sperme !"

"J'aurais aimé voir ça, mon pote," persifla le garçon.

Angelus grogna, sur une fréquence trop basse pour être perçue par des humains - signalant à son partenaire qu'il allait un peu trop loin. "Pour commencer, je ne suis pas 'ton pote'. Et ensuite, on a encore d'autres choses à faire ici. Je n'ai vraiment pas envie qu'on nous mette à la porte à cause de ton comportement."

Décontenancé, William se rabattit sur son whisky. Angelus soupira d'aise : il avait accompli le double exploit de le tenir assez éloigné de son corps, pour que son érection diminue d'intensité, et de le faire taire.

Pas longtemps.

"Pourquoi on est là ?"

"Tu le sauras en temps voulu."

"T'as repéré quelqu'un de particulier ? Y'a un bon repas en perspective ? Ou alors tu veux agrandir la famille !"

"Mais non. J'ai assez à faire avec toi."

"Oh t'es pas obligé, je peux me débrouiller seul !"

"Certainement pas."

"Et puis même, c'est Dru qui est censée s'occuper de moi..."

"Drusilla est folle, Will. Et je ne suis pas loin de penser que tu es aussi cinglé qu'elle."

"Dans un autre genre ?"

"Dans un autre genre."

"Quel genre de folie tu préfères ? Son genre, ou mon genre ?"

Question piège... Angelus leva les yeux au ciel. En tant que Père de Dru, il se *devait* de répondre qu'il la préférait à son petit-fils. C'était la *norme*. Cependant, lorsque Drusilla avait ramené William au bercail, et qu'Angelus l'avait goutté, avant d'aller l'enterrer dans le jardin... Bon sang, le petit oiseau avait bousculé toutes ses convictions de Grand Méchant Vampire Démoniaque. Mais il ne pouvait quand même pas lui dire ça... En désespoir de cause, il répondit par un vague "hmm".

"Pourquoi j'ai dû mettre mes lunettes ?"

"Parce que ça m'excite !"

Mauvaise réponse... Franche, mais franchement mauvaise. William gloussa. Une fois. Deux fois. Et éclata de rire. Cette fois ça y est, tous les clients du pub avaient remarqué leur présence ! Angelus se tapa le front, tout en envoyant un coup de pied dans le tibia de son petit-fils - ce qui eut pour effet de redoubler son hilarité.

"Tu vas te calmer, oui ? Tout le monde nous regarde !"

* * *

Lorsque Spike parvint enfin à retrouver son sérieux, Angelus avait fini son whisky depuis longtemps. Le patriarche gardait les lèvres pincées, et ses yeux lançaient des éclairs noirs. Le front plissé, il semblait sur le point de laisser éclater sa colère - avec crocs, grondements, face de démon et absence de discrétion assurés. L'idée ne lui déplaisait pas : un peu de grabuge dans cette ambiance ouatée... Pourquoi pas ?

"Bon, ça y est, on s'est fait assez remarquer à ton goût ?"

Le jeune vampire battit des paupières.

"Finis ton verre."

Le ton était sec, peut-être un peu forcé. Spike décida d'obéir, et engloutit le reste de son whisky. La tête lui tournait un peu lorsqu'il se leva, et qu'il emboîta le pas au Maître-vampire.

Ils quittèrent la salle principale, et empruntèrent un couloir sur lequel donnaient des petits salons privés. Angelus s'arrêta devant une porte battante, et se tourna vers lui : "A partir de maintenant... "

"Je suis sage, je reste poli, et je ne laisse pas traîner mes mains partout."

"Parfait."

Angelus poussa la porte. Spike en profita pour se faufiler dans le salon, se frottant contre le corps du grand vampire - juste assez discrètement pour ne pas éveiller la suspicion des clients du pub, juste assez ostensiblement pour éveiller le membre ultra-sensible de son partenaire.

Il fit quelques pas dans la pièce, passant entre les groupes d'hommes en smokings ou en kilts. Certains restaient debout, caquetants un verre à la main, tandis que d'autres, plus âgés et encore plus bruyants, s'étaient appropriés les meilleures places, dans les fauteuils et sur les canapés. A priori, il y avait bien une vingtaine de personnes, toutes très volubiles. Spike ne comprenait cependant que quelques bribes de leurs conversations, noyées dans le brouhaha ; arrivé au milieu de la salle, il ne savait toujours pas de quoi il retournait. Machinalement, il ajusta ses lunettes, tira sur les pans de son veston, et chercha Angelus du regard.

Il était juste derrière lui.

Il était juste derrière lui, le pardessus qu'il avait oublié à côté roulé sous le bras, et il ne s'en était pas rendu compte.

Qu'est-ce qui n'allait pas, chez lui ?

Il hoqueta de surprise lorsqu'un vieillard en kilt rouge s'approcha d'un pas alerte, lui attrapa la main (cette même main qui, quelques minutes auparavant, avait recueilli quelques gouttes de sperme), et la serra avec une vigueur étonnante. Quel âge pouvait-il avoir ? Soixante-dix, quatre-vingt-dix ans ?

"Bienvenue, bienvenue, mon jeune ami. Je me présente : Sir Malcolm MacCullough, heureux organisateur de cette petite réunion. Et vous êtes... ?"

"Spi... William."

"Voici donc le garçon dont vous m'avez tant parlé," chevrota le vieillard en serrant la main d'Angelus.

Celui-ci fit une révérence souple, distinguée, à la limite du ridicule. "Tout à fait. Je suis profondément honoré que vous me permettiez de présenter mon cousin à votre Société."

Spike fronça les sourcils, tandis que les deux autres continuaient de se flagorner : cousin ? Société ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Un coup d’oeil circulaire lui suffit à confirmer sa première impression : l'assemblée était composée uniquement de mâles. Apparemment Angelus voulait parfaire son éducation... il y avait de fortes chances pour qu'il soit lui aussi "profondément honoré" avant la fin de la soirée. Par des humains... Spike laissa échapper un petit "oh" de stupéfaction.

"Excusez-le, il est un peu rêveur," dit Angelus en tapotant la nuque du jeune vampire.

"Mais c'est une qualité, une très grande qualité ! Venez donc vous asseoir parmi nous, mon garçon ; nous allons commencer."

Il se laissa entraîner sur un canapé, observant les occupants des lieux. Certains étaient assez jeunes, et devaient être plus que comestibles ; Spike commençait naturellement à faire son choix, lorsqu'il vit Angelus tapoter l'épaule d'un autre homme, dans un geste fraternel. Tout cela ne lui disait rien de bon... Il fut à peine soulagé lorsque le vampire plus âgé s'assit enfin à côté de lui, étalant son bras sur le dossier.

"Il faut vraiment que je reste sage ?"

"Oui."

Dommage. Première chose, il se serait bien appuyé contre ce bras. Deuxième chose, il venait de réaliser à quel point son Maître était beau ce soir, dans son costume noir. Bon sang, ça crevait les yeux ! Peut-être qu'il devrait nettoyer ses...

... lunettes. Il les avait complètement oubliées - et voilà que ces abominations lui revenaient en mémoire. Il se sentit soudain très mal à l'aise.

"Ça ne va pas, Will ?", lui chuchota Angelus à l'oreille.

"Qu'est-ce qu'on fait là ?"

"Tu ne vas pas tarder à le savoir."

Le vieillard qui l'avait accueilli se leva et tapa dans les mains.

"Silence, s'il vous plait," ordonna-t-il de sa voix tremblotante. "Silence !... Merci. Alors, heu," - il se racla la gorge. "Je n'ai jamais été très doué pour les discours, vous le savez. Je me contenterai donc de vous souhaiter à tous la bienvenue ; je remercie Ronald de nous accueillir si gentiment dans son merveilleux Dead-End. D'autre part... "

S'en suivit un long monologue qui faillit plonger Spike dans le sommeil. Enfin, MacCullough marqua une pause et, prenant un air solennel, annonça : "Je déclare donc officiellement ouverte la dix-septième réunion bimestrielle de la Société des Amants d'Erato."

Spike crispa la mâchoire : Erato. La muse de la poésie. Son satané bon dieu de grand-père l'avait amené dans une satanée société littéraire. Il ferma les yeux et laissa aller sa tête en arrière.

"Qu'est-ce que tu fais ?" murmura Angelus.

Le jeune vampire avala sa salive. Il s'avachit un peu plus contre le bras d'Angelus - pas pour le contrarier, non. Simplement, le poids des souvenirs était trop lourd pour qu'il ait encore la force de garder la tête droite.

"Pour commencer, Sir Edwards se propose de nous lire un extrait de la nouvelle oeuvre d'Oscar Wilde, The Happy Prince and Other Tales," annonça MacCullough.

Oscar Wilde ? Il l'avait rencontré, à Oxford, en 1878. L'écrivain venait de remporter un prix pour un de ses poèmes, Ravenna. C'était un samedi soir... William, ce faible humain qu'il tenait à oublier de toutes ses forces, avait échappé à la surveillance de son oncle, et il était venu chercher la tranquillité dans un pub dont il ne se rappelait plus le nom.

«High above the city, on a tall column, stood the statue of the Happy Prince. He was gilded all over with thin leaves of fine gold, for eyes he had two bright sapphires, and a large red ruby glowed on his sword-hilt.»

Trop occupé à lire, corriger, relire et raturer un nouveau texte, le futur vampire ne s'était même pas rendu compte que quelqu'un s'était assis en face de lui. Quand l'écrivain, amusé, s'était finalement présenté, William avait à peine pu articuler un "Bonsoir". Wilde lui avait souri, lui avait pris la main, avait beaucoup bavardé. Mais il n'avait pas regardé les poèmes que le jeune homme lui tendait, rougissant et plein d'espoirs. Non - il n'était pas là pour ça. Il était venu pour lui faire des avances, que William, trop victorien, trop puritain, n'avait pu accepter.

«Then he saw the statue on the tall column.»

Le vampire sentit la pression d'une main sur son épaule.
Angelus.
Spike rouvrit les yeux, espérant que la société littéraire aurait disparu dans l'intervalle. Mais Sir Edwards poursuivait sa lecture, indifférent au malaise qu'il provoquait.

«So I lived, and so I died. And now that I am dead they have set me up here so high that I can see all the ugliness and all the misery of my city, and though my heart is made of lead yet I cannot chose but weep.»

* * *

Angelus ne s'attendait pas à ça. Le William qu'il connaissait aurait soit éclaté de rire, soit explosé de rage. Non : tout bien réfléchi, il aurait probablement combiné les deux réactions, dans un de ces mélanges détonants dont il avait le secret. Hors, là, il venait presque de s'évanouir... La soirée prenait une tournure intéressante.

Une salve d'applaudissements secoua l'auditoire, le temps qu'Edwards retourne s'asseoir. Son voisin, qui lui souriait amoureusement, passa le bras autour de sa taille.

Ainsi, les poètes de Glasgow n'avaient rien contre les homosexuels... Angelus mit aussitôt cette information à profit en attirant William vers lui.

"Votre cousin, vous disiez ?", gloussa MacCullough, qui était assis juste à côté de lui.

Drôle de vieux bonhomme. Pour préparer cette soirée, et se faire accepter dans le cercle, Angelus avait dû le rencontrer à plusieurs reprises... et il y avait trouvé du plaisir. Malcolm MacCullough semblait avoir assez vécu pour accumuler quelques vices ; il était en outre doté d'une intelligence vive et d'une grande ouverture d'esprit, ce qui faisait de lui une personne intéressante, même pour un vampire.

Angelus lui fit un petit signe de tête, et reporta son attention sur son petit-fils. Livide, le regard perdu dans le vide, il ne feignait même pas d'écouter le débat sur la marginalité des poètes, qu'un grand roux moustachu venait de lancer.

"Will... "

Les yeux bleus se tournèrent vers lui. Angelus ne put résister à leur éclat, que les verres des lunettes n'arrivaient pas à atténuer : il lui posa un baiser sur les lèvres. William, l'air complètement désorienté, inclina la tête sur le côté. Angelus avait enfin trouvé le moyen de calmer le petit fanfaron...

Un blondinet se leva et toussota timidement, quémandant l'attention de ses pairs. "Je... j'ai écrit un nouveau poème, et... "

"Et bien, faites-nous le plaisir de nous le lire, Dennis !" s'exclama MacCullough.

Le jeune homme - il ne devait pas avoir vingt ans - prit une grande inspiration.

«Ode aux remords.
La nuit semblait si douce,
Auprès de toi,
Que j'en oubliais... »

Angelus ne sut jamais ce qu'avait oublié Dennis : son William tremblait ! Le démon insouciant, qui torturait ses victimes sans sourciller, qui narguait les foules et se rebellait contre toute forme d'autorité, qui agissait selon son bon plaisir, quelles que soient les conséquences - William tremblait !

Angelus l'embrassa dans le cou. "Ça va aller ?"

William acquiesça, faiblement, avant de poser la tête contre son épaule. Cachant difficilement un petit sourire ironique, Angelus commença à lui caresser les cheveux. Il écouta distraitement la fin du larmoyant poème du jeune Dennis, et fut surpris par les applaudissements qui suivirent. Peut-être les auditeurs montraient-ils leur contentement de passer à autre chose ? Quelques commentaires fusèrent - des conseils, des critiques, mais surtout beaucoup d'encouragements. Et William, à côté de lui, qui serrait les poings...

Angelus fut soulagé quand, trois lectures plus tard, MacCullough déclara que son verre était vide, et qu'il était temps de faire une pause.

"Votre jeune ami semble souffrant, Angelus," lui dit-il, une fois l'assemblée dispersée.

"Non, il est timide, c'est tout. N'est-ce pas, William ?"

"Je... c'est... quand on lit de la p... pp... pppoésie."

Il bégayait, maintenant ? Décidément, Angelus n'était pas au bout de ses surprises. Décidant d'ajouter une note d'étrangeté à la soirée, MacCullough s'expulsa du canapé, attrapa une chaise et s'assit en face des deux vampires. Il attrapa la main du plus jeune, et entreprit de l'ouvrir et de lui caresser la paume.

"Allez nous chercher du whisky, Angelus."

La voix était calme, posée, sans trace de chevrotement. C'était la voix d'un Roi, une voix qui n'avait pas besoin de crier pour se faire obéir. Angelus, Maître-vampire, se dirigea vers le bar, comme un automate.

Lorsqu'il revient, quelques minutes plus tard, portant difficilement trois verres de whisky, le gosse riait et discutait comme s'il connaissait le vieux Malcolm depuis toujours. Angelus l'écouta babiller quelques instants : Oscar Wilde, Rossetti, Carlyle - que MacCullough avait rencontré, ici-même, dans les années 20 -, Ruskin... Jamais il n'abordait ces sujets avec lui ! Il prétendait qu'il n'y connaissait rien, que cela ne l'intéressait pas, que l'art n'avait de valeur que pour les humains, quitte à subir ses foudres pour avoir montré autant de mépris. En tout cas, si William jouait la comédie pour plaire à MacCullough, Angelus devait reconnaître qu'il était plutôt doué.

Le jeune Dennis rompit le charme en s'insérant dans le trio.

"Ah ! Dennis !", s'exclama MacCullough. "Permettez-moi de vous présenter à un autre jeune poète : William."

"Moi, un pp... pp... Quoi ?"

Angelus leva les yeux au ciel. "Excusez-moi, est-ce que je peux lui parler en privé, deux minutes ?"

"Faîtes donc. Il est à vous, après tout," répondit MacCullough.

Le vampire haussa un sourcil : le vieux bougre ne savait probablement pas à quel point il aurait aimé que ce soit vrai. Sans ménagement, Angelus entraîna son rejeton dans le couloir, et le plaqua derrière une armoire.

C'était le moment de tester l'efficacité de sa langue, histoire que la soirée ne tourne pas à la catastrophe. Angelus frotta ses lèvres contre celles du jeune vampire - et recula précipitamment, évitant de justesse un coup de dents douloureux.

"Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?" demanda William.

"Si tu n'as pas encore compris, sache que nous ne sommes pas au bordel. Nous avons été invités dans un cercle littéraire, lit-té-rai-re, pigé ?"

"Et alors ? J'm'en branle, de la littérature. Pourquoi Sir MacCullough... Pourquoi le vieux rabougri a dit que j'étais un p... un pp... un pppoèète ?"

"Parce que tu vas me faire le plaisir d'en lire un à voix haute, devant eux."

"Il n'en est pas question !"

"Oh que si. J'ai fouillé dans mes papiers, et je suis tombé par hasard sur un texte très intéressant que j'ai volé à un mort. Et tu vas le lire ce soir !"

"Non ! Je ne lis pas de pp... "

Angelus plaqua sa bouche contre celle de William, et força sa langue à trouver son chemin, entre les lèvres et les dents. William résista une bonne seconde, puis se laissa envahir, et leurs deux langues se mêlèrent enfin. Angelus, soupirant d'aise, se colla contre le corps du jeune vampire, pressant son sexe rigide contre son bas-ventre. Il mit fin au baiser, et susurra à l'oreille de son petit poète bien-aimé : "C'est mon fantasme... Toi, avec tes lunettes, en train de lire de la poésie. Rien que d'y penser... "

* * *

Angelus l'embrassa à nouveau, et Spike céda - mais ce n'était pas la peine de le lui faire savoir tout de suite. Il glissa une main entre leurs ventres, et...

"Hmm," toussota quelqu'un.

Angelus fit volte-face, lui écrasant le pied.

"Aïe !"

"Excuse-moi. Heu... Dennis, que voulez-vous ?"

"C'est Sir Sir Sir MacCullough qui m'envoie vous chercher, Sir."

"Nous venons. N'est-ce pas, William ?"

Le jeune vampire n'eut pas le temps de répondre : passant un bras autour de ses épaules, Angelus l'entraîna dans le salon, à la suite d'un Dennis plutôt affolé.

Spike fut poussé dans le canapé, et se retrouva coincé entre MacCullough et Angelus - la main du premier sur son genou, le bras du second toujours soudé sur ses épaules, et le regard de Dennis, pétrifié d'horreur, plongé dans ses yeux. Celui-ci venait sans doute de réaliser qu'il risquait fort d'être "profondément honoré" par un cercle littéraire, un de ces quatre matins - les homosexuels n'avaient rien contre les poètes de Glasgow.

Le vampire grimaça à l'attention du blondinet, puis décida de bouder, pour signifier à Angelus que l'idée de lire un poème en public ne l'enchantait pas vraiment. Il but une gorgée de whisky, et fit la moue comme Drusilla le lui avait appris - mais lorsqu'il dût remonter ses lunettes sur son nez, son malaise revint à la surface, et il fut forcé de poser sa tête contre le cou d'Angelus.

Il s'enferma dans ses pensées, insensible aux discussions et aux lectures qui avaient repris de plus belle. L'alcool aidant, les commentaires se faisaient plus acerbes, et plus d'une fois le vieux Malcolm dût intervenir pour éviter une bagarre. Mais Spike n'entendait plus rien, ne voyait plus rien ; seule l'odeur, fraîche, presque marine, de la peau d'Angelus l'empêcha de sombrer tout à fait.

Il sentit que le vampire le repoussait doucement. "Ça va être à toi."

Sans savoir comment, il se retrouva sur le devant de la scène, une feuille de papier dans les mains. Il la déplia lentement, et reconnut l'écriture d'Angelus. Il survola les mots, que son esprit n'arrivait pas à assembler pour faire sens, pendant que MacCullough le présentait aux Amants d'Erato :

"... William, qui nous a été amené par Sir Angelus. Ce jeune garçon a un talent remarquable ; de par mon très grand âge, qui m'a permis de passer au travers de plusieurs tendances littéraires, je me sens en droit d'affirmer que sa poésie est en avance sur son temps."

"Ce qui signifie ?", demanda un homme ventripotent.

"Ce qui signifie, Andrew John Imlay Deuxième du nom, que vous êtes probablement trop bête pour comprendre son poème."

La remarque de MacCullough fut accompagnée de rires gras - mais Spike, occupé qu'il était à déchiffrer le texte qu'il tenait entre les mains, crut qu'on se moquait de lui. Il chercha un réconfort dans les yeux d'Angelus, et n'y trouva que de l'ironie.

Le vampire tapa des mains, parvenant ainsi à obtenir l'attention de l'assemblée. "Vas-y, mon William."

"C'est... je n'ai..."

"Vas-y."

Le ton était péremptoire, et le jeune vampire sut y déceler une menace. Il cligna des yeux, et se lança dans l'arène.

«Première Heure.

A genoux dans l'herbe humide
Ma bouche pleine de terre
Et mes mains couvertes de boue
C'est la faim - la faim qui me réveille.

J'ai senti la morsure cruelle
Du vent glacial contre ma peau
Contre mes larmes, ma honte et ma peine,
A jamais asséchées.

L'éclair qui déchire le ciel -
Est-il là pour me rappeler
Est-il là pour effacer
Celui dont je porte le nom ?

Je crie, je hurle, à m'en rompre la voix
Mais le tonnerre ne me regarde pas
Anéanti, je me lève,
Et j'obéis à l'appel

De mon sang.»

Penaud, Spike leva la tête, et parcourut le cercle du regard, guettant l'instant où les hommes de lettre se mettraient à rire. D'un instant à l'autre, ils allaient

<l'annihiler>

le ridiculiser, ils lui voleraient ses poèmes inachevés (mais il n'écrivait plus depuis longtemps, n'est-ce pas ?), et les jetteraient en pâture aux chiens errants. Et Spike savait qu'il ne pourrait pas

<revivre ça>

supporter ça.

Les lèvres tremblantes, il laissa glisser la feuille de papier sur le sol, et s'enfuit.

"William !"

 A suivre...

Tefnut
10 novembre 2001