Le Baiser

Par Haldol

Titre : Le Baiser
Auteur : Haldol
Résumé : Fin de la saison 5, juste après le 519 (Magie noire). Seule dans sa chambre, dans le secret et le silence de la nuit, Dawn attend Giles. Assise sagement à son bureau, elle pense à la mort, à sa propre mort, qu'elle conçoit comme une nécessité. Elle a peur et se rend compte de tout ce qu'elle ne connaîtra jamais.


J'ai 14 ans.
J'ai 14 ans et je vais mourir.

Huh... C'est bizarre, hein ? J'écris ces mots et j'ai l'impression qu'ils sont irréels, que je raconte une histoire.
Une histoire, oui. Un conte fantastique. Une sorte de cauchemar que je coucherais sur papier glacé.
Et pourtant, c'est vrai.
C'est vrai !!!

J'ai 14 ans et je vais mourir.

J'ai peur, tellement peur !
J'ai peur d'avoir mal, peur de souffrir... Je me suis coupée avec une boite de conserve quand j'étais petite et ça m'a brûlé pendant des heures. Et il y a deux ans, je suis tombée de vélo, alors que j'étais en jupe : je me suis râpée toute la cuisse jusqu'au sang. C'était horrible. J'aime pas avoir mal.

Le docteur m'a fait une prise de sang l'année dernière... Cette douleur... Je ne veux pas que ça recommence !!!

La piqûre de l'année dernière... Peuh ! Je n'existais même pas. Ces souvenirs sont faux : la chute de vélo comme le reste. La mémoire de la douleur que j'ai ressentie est fausse. Pourquoi les moines m'ont-ils implanté ces vilains souvenirs de souffrance ?

Et là, je vais avoir mal. Très mal, n'est-ce pas ?

Ho ! Je ne veux pas avoir mal !! J'ai peur de souffrir ! Peur de mourir !

Je n'ai que 14 ans ! J'ai encore tellement de choses à découvrir ! Je n'ai jamais été au ski ! Je n'ai jamais embrassé un garçon ! Je voudrais... Je voudrais...
Je voudrais me marier, avoir des enfants...
Je voudrais que quelqu'un m'aime, tout simplement.

Je voudrais être aimée et aimer en retour.
Un baiser...
Juste un baiser...

Mais j'y ai pas droit.
Pas le droit à l'amour.
Je ne connaîtrais que la douleur et la mort.

Je suis petite... Si petite ! Comment peuvent-ils me vouloir morte ? Comment peuvent-ils ?
Pourtant, il le faut...
Il faut que je meure.

Si ma soeur ne parvient pas à me défendre, si Spike échoue à me protéger... Alors, je mettrais l'humanité entière en péril.

On ne peut pas prendre le risque que Gloria me trouve et ouvre le portail de sa dimension infernale. Buffy dit qu'elle la vaincra, que personne ne posera la main sur moi. Mais tout ça, c'est des histoires. On ne peut pas prendre le risque qu'elle échoue.

Personne ne peut vaincre une déesse. Buffy ne peut pas sacrifier l'univers pour moi.
Moi... Une clef... Une boule d'énergie mystique.
Je n'existe même pas.
Alors, après tout, je peux mourir.
Je ne suis rien.

Ho ! On frappe à la porte. Ce doit être Giles.
- Giles ? Vous pouvez entrer". Il entrebâille la porte de ma chambre. Il est là, le visage grave et tendu. Il referme la porte avec précaution. Personne ne doit nous entendre. Il ne faut pas faire de bruit.

Il ne dit rien et s'approche de moi.
C'est bizarre. Il est... presque irréel.
C'est Giles... Je le connais et je n'ai presque pas peur.
Si... J'ai quand même un petit peu peur... Peur qu'il me fasse mal.

Je regarde ma montre : 2 h 17. Dehors, la nuit est noire comme l'encre. C'est ma dernière nuit.
Ma dernière nuit de petite fille.
Après, je serai...

Non...
Non !
Tout ça ne va pas arriver. Giles m'aime. Il ne va pas me faire de mal.
Il ne peut pas me faire de mal.

J'essaie de me convaincre qu'il ne m'infligera aucune douleur. Je reste là, assise comme une imbécile, figée sur ma chaise, devant mon bureau d'écolière. Je reste immobile alors qu'il vient droit sur moi.

Je devrais hurler, je devrais courir, je devrais appeler Buffy pour lui dire de me protéger de lui et pourtant, je vais le laisser faire.

Buffy... S'il te plait... Aide-moi. Arrête-le. Empêche-le de me faire du mal...

Giles touche mon épaule d'un geste léger, comme une caresse :
- Viens" murmure-t-il. Et il m'entraîne vers le lit. Je le suis avec docilité, comme une poupée obéissante.
C'est bête, j'ai les larmes aux yeux.

Non, je ne vais pas pleurer. Je ne veux pas pleurer. Je ne veux pas qu'il me voit pleurer, comme une petite fille.
J'essuie rapidement mes larmes.
Giles ne dit rien mais je sais qu'il l'a vu. Ca ne freine pas sa détermination. La pression de sa main sur mon bras est toujours aussi intense.

Je lève les yeux vers lui. Je voudrais qu'il ait pitié, qu'il s'arrête. Mais, avec ces gestes fermes, il me force à me coucher sur les draps froids.

Et moi, je lui obéis.

Je m'allonge sur le lit, à plat dos et il s'assoie près de moi. Ma nuque s'enfonce dans l'oreiller moelleux.
Giles caresse mes cheveux, ma joue. Sa main est si douce, si chaude. C'est la dernière sensation que j'emporterai avec moi : la main de Giles dans mes cheveux, la sensation douce de sa peau tiède contre la mienne.

Il me fixe avec une intensité extraordinaire. J'aime ces yeux.
C'est con, hein ? Il est mon ange exterminateur et tout ce que je trouve à penser, à ce moment-là, c'est que son regard m'envoûte. Mes yeux ne peuvent quitter les siens.
Je voudrais qu'il ait pitié de moi.
Pitié, Giles... Pitié !!!!
Dans ma tête, ma voix hurle. Mais ma bouche reste close. Je ne dis rien. J'attends qu'il...

Il demeure assis, immobile, tout près de moi. Il continue de me regarder, alors que je reste allongée sur le lit, le coeur battant la chamade.
Il a un sourire triste.

A quoi est-ce qu'il pense en ce moment ? Est-ce qu'il imagine ce qu'il va me faire ? Est-ce qu'il pense à la façon dont mon corps va réagir ? Est-ce qu'il a peur ?
J'ai peur.
Mon coeur va exploser tellement il bat vite ! J'ai la gorge sèche et les lèvres tremblantes.

Giles repousse une mèche de mes cheveux derrière mon épaule. Je frissonne.
Je sens ses doigts qui tracent le contour de mon visage, le contour de mes lèvres vierges.
Ces lèvres que personne n'embrassera jamais. Ma bouche a été conçue pour donner et recevoir du plaisir... Elles ne serviront jamais. A personne.
Je sens des sanglots qui remontent dans ma gorge.

Je ferme les yeux un instant, pour me donner du courage.
Je sens que je vais faiblir, je sens que je vais faillir...

- Allez-y, Giles. Maintenant..." Je pince mes lèvres pour m'empêcher de pleurer. Je les mords si fort que mes dents en déchirent la chair. Je sens le goût du sang envahir ma bouche.
Giles essuie mes joues mouillées de larmes. J'ai beau tenter de me retenir, je n'y peux rien. Je sanglote comme une petite fille. Comme une gamine stupide.
Je pleure comme la petite fille que je suis.
Je suis une petite fille !!!
J'ai peur ! J'ai tellement peur !!!

Giles, Je vous en supplies, ne me faites pas de mal !!!!

Giles relève doucement la manche de mon tee-shirt. Je reste parfaitement immobile. Puis il ouvre une petite boite noire qu'il a emmené avec lui. Il en sort une seringue prête.
Par réflexe, je saisi son poignet. Je veux retenir son bras :
- Giles... S'il vous plait..." : je sanglote. Je voudrais lui dire... lui dire que... Je ne sais pas.

- Dawn, il... Il le faut" me dit-il les yeux humides.
- Je sais. Je sais... J'ai juste..." Je hoquette et tente de me reprendre : "Ca va faire mal ?
- Non..." murmure-t-il dans le silence de la chambre. Il me sourit avec tendresse : "Chut, Dawnie... Je vais aller tout doucement. Tu ne sentiras même pas l'aiguille" me ment-il.

Je sais que je vais la sentir, cette seringue, s'enfoncer dans mon bras. Mes oreilles bourdonnent : mon sang palpite dans mes veines à toute vitesse.

Giles prépare ma peau en frottant un coton imbibé d'alcool à la saignée de mon bras :
- Le produit va se diffuser en toi, sans que tu t'en aperçoives" chuchote-t-il. "Tu n'auras pas mal... Je te le promets. Tu vas juste être très fatiguée, et t'endormir...
- Comme la Belle au bois dormant ?" j'essaie de plaisanter. "Sauf que je ne me réveillerai jamais. Aucun Prince charmant ne viendra me redonner vie... N'est-ce pas, Giles ?"

Giles baisse les paupières sans rien dire. Il manipule la seringue avec prudence mais refuse de me regarder. Il refuse également de me répondre.

Ma voix est tout à coup plus ferme :
- Giles... Pas de Prince charmant, n'est-ce pas ? Hein ? Jamais aucun homme ne viendra me réveiller avec son baiser...
Giles grimace un sourire triste et secoue la tête :
- Non... Non, Dawnie..." et il effleure mes lèvres roses du bout des doigts, comme pour m'imposer le silence.
Je sais qu'il a pitié de moi.

Je le fixe avec des yeux suppliants :
- Giles... Je vais mourir sans que personne ne m'ait jamais embrassée..." Giles contrôle le niveau du poison contenu dans la seringue mais reste silencieux.
Il ne me regarde pas.
Il refuse de me regarder : il refuse de regarder ces lèvres de petite fille qu'il va murer à jamais, qu'il va rendre froides pour toujours.

Alors, je ne sais pas ce qui me prend. Quelque chose, dans ma tête, me pousse à prononcer les mots les plus fous :
- Jurez-moi que lorsque je mourrais, vous m'embrasserez" Giles est comme frappé par la foudre. Il reste une seconde interdit : il ouvre des yeux tout grand puis fronce les sourcils. Il commence à secouer la tête en signe de refus.

Je ne le laisse pas parler :
- Vous me devez bien ça, Giles !" Il reste figé, une expression indéfinissable sur son visage. Je voudrais savoir à quoi il pense.
Est-ce que m'embrasser l'effraie plus que de me tuer ?

Il ne peut pas me refuser ça : la prière du condamné. Je supplie encore :
- Giles...Embrassez-moi lorsque je serais en train de mourir. Capturez de vos lèvres mon dernier souffle... S'il vous plait... Je ne veux pas mourir sans que personne ne m'ait jamais embrassée".

Giles déglutit péniblement et il hoche la tête avec difficulté :
- Promis" parvient-il à articuler dans un murmure. Je sens tout mon corps se mettre à trembler : je sais qu'il ment.
Il a promis pour me faire plaisir. Il ne m'embrassera pas.

Et je ne pourrai jamais lui en vouloir, ni protester : je serai morte...
Morte...

Je tourne la tête de l'autre côté, face au mur et je lui tends mon bras. Je ne veux pas le voir planter son aiguille dans mes veines. Je ne veux pas me voir mourir dans ses yeux.
Il faut en finir.
Je ne veux plus l'écouter me mentir.
Mentir sur la douleur que je vais ressentir malgré ses dénégations...
Mentir sur ce baiser que je ne recevrais pas...

Je prends une grande respiration et je prononce ma propre sentence de mort :
- Allez-y Giles, faites-le. Tout de suite... S'il vous plait" Ma voix s'étrangle dans une sorte de sanglot. Giles plante alors son instrument mortifère au creux de mon bras. Je sens la pointe de la seringue qui s'enfonce.
Il a menti : ça fait mal.
Je serre le poing. Le produit est douloureux. Je sens le poison se diffuser en moi, dans tout mon corps.
La souffrance croît... Elle augmente de plus en plus...

J'ai mal, j'ai mal, j'ai mal !!!!

Giles, vous me faites mal. Arrêtez, s'il vous plait. Ne me faites plus de mal.
Giles ... Sauvez-moi...
Sauvez-moi... Je le hurle dans ma tête mais je ne lui dis rien. Mes lèvres restent scellées.
Giles, je... J'ai la tête qui commence à flotter.

C'est ça, mourir ?

Je me retourne vers Giles. Il range sa seringue et ne me regarde pas.

Je me sens nauséeuse. J'ai l'impression que tout est ralenti... Le visage de Giles devient trouble. C'est comme si le lit en dessous de moi m'aspirait.

- Gi... Giles" mon souffle est court, ma bouche pâteuse. J'ai du mal à articuler. Il a enfin levé les yeux vers moi. "Regardez-moi, Giles... Regardez-moi mourir..." : je lui chuchote doucement cet ordre.

Oui... Regardez-moi mourir.
Là... C'est bien... Il me regarde. Je meurs, mon regard plongé dans celui de Giles.
Je crois qu'il retient ses larmes.

Je crois... Mais je n'en suis pas très sûre. Il fait si sombre, tout à coup. Je ne l'aperçois plus que dans un brouillard.

C'est drôle... Je me sens toute ankylosée.
Et j'ai froid.
Il fait tout à coup si froid dans ma petite chambre d'enfant.

Ne pas fermer les yeux, ne pas fermer les yeux...
Si je ferme les yeux, je suis morte... Je serai morte. Jamais plus je ne les rouvrirai...

Mes pensées deviennent confuses. Tout s'embrouille dans ma tête.
Ma soeur...Comment va-t-elle faire ? Et si c'est elle qui me trouve morte dans mon lit ? Comme elle a déjà trouvé maman...

Buffy sera fière de moi.

Non. C'est pas vrai. Elle va me détester. Elle va haïr Giles.
Elle ne le comprendra pas. Elle ne nous comprendra pas.
Pourtant, c'est la seule solution.
Je suis faite pour la mort. Je meurs pour sauver l'humanité des projets démoniaques de Gloria.

Et Giles est mon meurtrier...

Giles...
Non... Je ne veux pas mourir. S'il vous plait. Je veux vivre ! Vivre !!!

J'entrouvre les lèvres et j'essaie de lui parler, pour le convaincre de me sauver :
- Giles... Aidez-moi..."

Il me regarde, mais m'a-t-il entendu ? J'ai l'impression que mes mots ne sortent pas de ma bouche. Je voudrais crier mais je n'y arrive pas : "G-Giles... S'il vous plait... Ne me laissez pas mourir..."
Je m'enfonce, je m'enfonce...
Il ne m'entend pas...

Ne pas fermer les yeux, ne pas les yeux...

Je ne reverrai plus jamais le visage de ma soeur... Ni celui de maman, sur les photos.
Je ne reverrai plus jamais ma chambre, ma maison, le soleil...

Ne pas fermer les yeux, ne pas fermer... les yeux.... Ne pas...

Mes paupières sont si lourdes. Je vais juste... Une seconde... Juste fermer les yeux une seconde... Pour me reposer... Après, je les rouvrirais...
Je...

Je sens les doigts de Giles sur mon poignet. Il tâte mon pouls. Il sent que je suis en train de m'éteindre doucement.

Les bras de la Mort m'entourent déjà et me câlinent.
J'aurais voulu qu'un homme me prenne dans ses bras, avec amour, avec tendresse... Jamais je ne connaîtrais ça.

Je... Je ne parviens pas à rouvrir les yeux...
Je vais... mourir...

Quelque chose... sur ma bouche... Comme le battement des ailes d'un papillon.
Je crois qu'il... m'a embrassé.
Ses lèvres...
Son baiser... La promesse qu'il m'a faite...

Giles, je...

FIN