Le Voeu de Willow

par Yves Sagnier

Avant propos : Cette fiction est inspirée de la série "Buffy contre les vampires". Elle en reprend le cadre et plusieurs personnages. Elle est censée se situer juste après l'épisode 42 (8ème de la troisième saison) Lovers'Walk (Amours contrariées) et reprend le thème du suivant The Wish (Meilleurs voeux de Cordélia), mais dans un contexte et avec des conséquences différentes.
Il y a des références à des épisodes antérieurs, mais nécessite surtout de connaître l'épisode 42. L'introduction qui suit en rappelle les événements.
Fanfic postée le : 3 septembre 2000


Introduction 

Bienvenue à Sunnydale !

Une petite ville de Californie du Sud, semblable à tant d'autres avec ses rues et ses larges avenues à angle droit, ses maisons en bois recouvertes de plaques d'aluminium... Son lycée, sa mairie, sa boîte de nuit... Mais le maire n'est plus tout à fait un humain, et le lycée est constamment le théâtre de scènes tirées de films d'horreur. On n'y compte plus les élèves et professeurs assassinés de manière épouvantables, ou disparus à jamais, ayant peut-être rejoint la légion de vampires qui grouille dans le sous-sol. Quant à l'unique boite de nuit, c'est le lieu de rendez-vous ou de chasse de ces créatures peu recommandables. Plus d'une nuit s'y termine en bagarre générale, où disparaissent personnes, chaises, tables, décoration...

Sans qu'ils s'en doutent, les habitants échappent à la majorité des mauvais coups que leur préparent ces créatures de la nuit, grâce à la vigilance de quelques personnes, rassemblées autour de l'élue, Buffy Summers, celle qui a reçu le pouvoir de combattre le mal. Cette équipe, en majorité des lycéens, est le Scooby Gang.

Mais s'ils réussissent à contrer vampires, goules, mantes, momies et hommes-poissons, ses membres n'ont pas le même succès dans leurs affaires personnelles. Récemment, un vampire qui avait sévi autrefois à Sunnydale avant de s'en échapper, Spike, était revenu, errant sur les lieux d'un ancien amour perdu : la Belle Drusilla. Dans sa rage pour la reconquérir, il avait lancé sans s'en douter ce qui faillit être la plus belle opération pour démanteler le Scooby Gang, en les attaquant sur leurs points faibles, les sentiments amoureux.

Spike avait demandé à Willow, élève sorcière, de lui concocter un philtre d'amour pour Drusilla, alors même que Willow, coincée entre son amour pour Oz et son affection de toujours pour Alex, tentait de désamorcer cette dernière qui commençait à les submerger tous les deux. De son côté, Alex faisait le grand écart entre son amour pour Willow et sa passion pour Cordélia. Enfin, Buffy tentait de ne pas retomber dans le piège de ses sentiments pour Angel, vampire au grand coeur, qui avait déjà une fois perdu son âme en faisant l'amour avec elle. Mettant les pieds dans le plat, Spike leur montra sans ambages qu'ils se leurraient en pensant n'être que des amis.

En enlevant simultanément Willow et Alex et en les enfermant dans le sous-sol d'une usine désaffectée, le même Spike les avait naturellement amenés là où ils redoutaient d'aller, et en se portant à leur secours, Oz et Cordélia avaient découvert le spectacle des deux amis de toujours profondément enlacés. Pour couronner le tout, Cordélia se blessa en tenant de fuir se spectacle.

Spike pouvait savourer sa victoire en repartant indemne encore une fois de Sunnydale, où tant de vampires avaient péri avant lui.

Début du récit

Une nuit avait passé. C'était samedi matin vers 11h00, et les rues de Sunnydale étaient désertes. A une exception près : de sa démarche nonchalante, Willow déambulait, vêtue d'un gros pull de laine orange, d'une jupe marron et de bas jaunes. Elle semblait inconsciente de la pluie qui tombait.

- Comment faire pour qu'un événement passé ne se soit jamais produit ? se demandait-elle.

Elle avait passé la majeure partie de la nuit à pleurer, accroupie, au pied de son lit, en se posant la même question. Puis, elle avait fini par se coucher et le sommeil l'avait rattrapée.

Elle ne cessait de repenser à ce qui s'était passé la veille, avec Spike, et Alex, et... la suite.

- Ce n'est pas juste, se dit-elle, Alex et moi pensions bien ne plus jamais revoir les autres, et finir misérablement abandonnés dans cette usine, ou tués par Spike. Dès lors, comment nous reprocher cet instant de faiblesse ?

Mais il n'y avait pas eu que cet instant. Depuis quelques semaines, Alex et elle s'étaient retrouvés à de multiples reprises dans des situations intimes embarrassantes.

- D'accord, se dit-elle, ce n'était pas la première fois. Mais parmi toutes les fois qu'il y a eu, c'était la plus excusable.

Mais cherchait-elle seulement à être excusée ? Elle pensait qu'Oz la comprendrait en fin de compte, et continuerait de l'aimer. Buffy ne jugerait pas. Que Cordélia pardonne à Alex, ça c'était une autre histoire.

Non, ce qui l'embêtait le plus, c'était d'avoir été prise sur le fait, et d'avoir ainsi blessé Oz, qu'elle aimait (aussi) et qui avait toujours été si gentil avec elle. Il y avait aussi sa propre image qui en avait pris un coup : les autres ne la regarderaient plus de la même façon...

Tout en ruminant ces pensées désagréables, elle se rendit compte que ses pas l'avaient menée tout près de chez Buffy. Toutes deux s'étaient croisées la veille, à l'hôpital, mais avaient à peine échangé deux-trois mots. C'était le sort de Cordélia qui primait, bien sûr à ce moment-là. Willow avait d'ailleurs téléphoné le matin-même avant de sortir, et savait que la jeune fille n'était plus en danger, qu'elle se rétablirait.

Sur le perron de la maison des Summers, elle hésita. Mêmes si les copines étaient là pour ça, avait-elle le droit de venir se plaindre, elle qui était responsable de ce qui lui arrivait ? Elle fit demi-tour, puis remonta les marches et piétina devant la porte, sans savoir quoi faire. Puis, elle sonna.

Ce fut Joyce, la mère de Buffy, qui vint ouvrir. Elle avait l'air soucieux. En reconnaissant Willow, elle fit un bref sourire mais reprit sa première expression aussitôt.

- Willow ?

- Euh oui, c'est moi madame Summers, répondit-elle en se dandinant d'un pied sur l'autre. Voilà, je passais par hasard dans le quartier, et je me suis dit : « Tiens, et si Buffy était là ?», et... désolée de vous déranger un samedi matin, j'aurais dû téléphoner.

En l'espace de huit secondes, le temps de sortir cette phrase, le visage de Willow était passé de la surprise à l'exaltation, pour prendre un air ennuyé et coupable.

Joyce sourit, complètement cette fois :

- Mais tu ne nous déranges pas ; tu es toujours la bienvenue (son visage s'assombrit). Buffy m'a mise au courant pour Cordélia. J'espère qu'elle va bien.

- Oh oui, euh, enfin c'est ce qu'on m'a dit au téléphone ce matin. Bien sûr, une blessure au ventre (grimace) comme ça, ça ne guérit pas tout de suite ; mais, elle va s'en sortir... et puis, elle ne devrait même pas avoir de cicatrice.

Les deux personnes se regardèrent silencieusement un instant, puis Joyce sembla émerger d'un profond sommeil :

- Mais tu es toute trempée, ne reste pas là, entre.

- Merci madame Summers ; au fait, Buffy est déjà réveillée ?

- Oui, elle est dans sa chambre. Mais assieds-toi, je vais l'appeler. Mais au fait... tu as faim ? J'ai des cookies à ne plus que savoir en faire. Tu veux du café aussi ? ça te réchauffera.

- Oui, euh, j'espère qu'il n'est pas trop fort, le café me met toujours dans un de ces états !

Joyce eut une expression d'ignorance :

- Eh bien, il est... normal.

- Merci...

Joyce monta quelques marches de l'escalier qui menait au premier, et appela sa fille. Puis, elle alla dans la cuisine.

Quand Buffy entra dans le salon, Willow était déjà en train de boire son café, sous l'oeil quasi maternel de Joyce.

- Salut Willow, lança la jeune Summers. Tu es venue comme ça, sous la pluie ?

Willow réussit à hocher la tête sans arrêter de boire, et à produire en même temps un son signifiant une réponse positive.

- Tu sais qu'on a inventé des trucs... attends, comment ça s'appelle ? Ah oui, des imperméables.

Willow reposa sa mug :

- Oui, ben, c'est à dire que je suis sortie de chez moi juste pour marcher un peu, et puis je suis allée plus loin que prévu.

- Oh oui, je sais. Une fois qu'on est lancée, les pieds c'est dur à arrêter.

- Buffy ! fit Joyce d'un air de reproche tempéré.

Buffy eut un large sourire, et passa une main sur le bras de Willow :

- C'est pour rire, M'man. De l'humour entre copines !

- Oui, madame Summers, enchaîna Willow (d'un air très sérieux), au Lycée, on est bien connues pour ça. On compte même faire un numéro comique pour le prochain spectacle des élèves.

- Ah bon, fit Joyce surprise, tu m'avais caché ça, Buffy.

Le sourire de la jeune fille se crispa :

- Euh oui, on en reparlera, si tu veux bien, Maman. (se tournant) Willow ! Tu viens dans ma chambre cinq minutes ?

- Oh, vous pouvez rester là, si vous voulez discuter, dit Joyce en se levant. J'ai du travail à faire. Tu veux quelque chose, ma chérie ?

- Non merci, Maman, j'ai déjà bien déjeuné... Et j'ai quelque chose à montrer à Willow.

- OK. Je suis contente de t'avoir vue, Willow.

- Moi aussi, Madame Summers. A plus tard, peut-être.

Les deux filles montèrent l'escalier et Buffy fit entrer Willow dans sa chambre.

- Alors ? fit cette dernière, qu'as-tu à me montrer ?

- Rien. Je pensais que tu voulais me parler seule à seule, et je ne voulais pas « renvoyer »ma mère !

- Oui, c'est sûr... Tu sais ce qui s'est passé hier soir ?

- Oui, j'y étais, je te rappelle.

- Tu n'as pas tout vu... Quand Oz et Cordélia nous ont retrouvés dans l'usine...

- L'usine ! Dire que je le savais dès le début que vous étiez là-bas ! J'ai hésité à tuer Spike tout de suite parce qu'il avait prétendu le contraire. Et quand il l'a dit, finalement... je n'avais plus le coeur à ça.

Willow fit une grimace :

- Oui, bon, on était dans l'usine, Alex et moi, et on ne savait pas du tout ce qui allait nous arriver. On a bien pensé qu'on n'allait jamais en sortir... vivants ; et on a...

Buffy eut un air interrogateur, tout en laissant penser qu'elle avait une réponse bien précise en tête :

- Vous avez ?

- Oui, on a... (elle prit un air horrifié) Non, pas ça ! On s'est juste embrassés.

- Je vois. Et Oz et Cordélia vous ont surpris.

- Oui, c'est pour ça d'ailleurs que Cordélia s'est blessée ; elle a immédiatement voulu partir et est passée à travers une planche pourrie.

- D'ac-cooord... Et c'est là qu'on est arrivé, Angel et moi. Je pensais que vous aviez de drôles de têtes uniquement à cause de l'accident, et de ce que vous aviez subi à cause de Spike.

- Oh, mais à ce moment-là, on s'inquiétait surtout pour elle, quand même ! A ce sujet, elle va bien, j'ai eu des nouvelles ce matin.

- Mais tu t'en fais maintenant pour... Oz et toi.

- Oui, mais surtout, je m'en veux. Je voudrais que tout ça n'ait jamais eu lieu. Même si Oz m'aime encore, ce ne sera plus la même chose.

Buffy eut un air compréhensif :

- Tu sais, ce genre de choses arrive. Dis-toi que « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».

- Nietszche.

- A tes souhaits.

- Non, c'est Nietszche, le philosophe, qui a dit ça.

- Ah bon, je croyais que c'était dans « Conan le Barbare ».

Willow hocha la tête, d'un air pitoyable :

- Ça y était aussi.

Buffy la prit dans ses bras :

- Allons, petite Willow, sèche tes larmes. L'apaisement vient avec le temps. (une pensée lui traversa l'esprit) Tiens, et si on allait faire un tour ?

- Mais il pleut ?

Buffy se leva et alla soulever les persiennes de sa fenêtre :

- Non, c'est fini. Il y a même un coin de ciel dégagé. De toute façon, je peux te prêter un... im-per-mé-able.

Willow se leva en souriant : d'accord !

Toutes deux descendirent, et virent Joyce qui allait monter :

- Chérie, Rup... euh Monsieur Giles vient de téléphoner ; il a dit qu'il aimerait te parler aujourd'hui si tu avais le temps. Je lui ai dit que tu étais occupée pour l'instant.

- Merci, M'man. Au fait, d'où appelait-il ?

- De la bibliothèque du Lycée.

- Tiens, il est redescendu de sa montagne ?

- Quelle montagne ? demanda Joyce étonnée.

- Mmm... c'était une colline en fait. Il est allé camper et faire des trucs vaudous, je crois.

- Druidiques ! corrigea Willow.

Cette fois, Joyce fut carrément choquée :

- Monsieur Giles, faire du camping !

- Eh oui... Tiens, Willow, si on allait lui rendre visite au Lycée ?

Joyce soupira :

- Buffy, je sais que tu prends ton travail de... très à coeur, mais on est samedi.

- Mais, Willow et moi allions faire un tour dehors de toute façon.

- Dans ce cas, je préfère vous y emmener en voiture.

- Oh c'est pas la peine, il ne pleut...

Buffy ouvrit la porte et toutes les trois virent le déluge qui venait de reprendre.

-... presque plus, acheva Buffy.

* * * * *

La Jeep Cherokee cabossée de Joyce s'arrêta devant le Lycée, et les deux filles en descendirent.

- Je viens te chercher pour manger à midi ? demanda Joyce.

- Non, pas la peine, on ira au Fast Food. Avec un peu de chance, il y aura Al...

Elle regarda Willow et s'arrêta.

-... il y aura personne et on sera servies tout de suite.

Joyce acquiesça, un peu interloquée néanmoins :

- Mais n'oublie pas, ce soir, tu as promis d'être là.

- T'inquiète, j'y serai !

Buffy claqua la portière et Willow et elle se dirigèrent aussitôt vers la bibliothèque. Giles s'y trouvait, plongé dans un livre aussi épais que le cafard de Willow. Il leva les yeux en entendant la double porte se rabattre :

- Tiens, euh, bonjour. (il enleva ses lunettes) Qu'est-ce que vous faites là ?

- On s'ennuyait de vous, dit Buffy.

- Oh, vraiment ?

Buffy réfléchit un instant :

- Non, pas vraiment. On voulait se balader pour se changer les idées et on a su que vous étiez ici, par le coup de téléphone que vous avez passé à ma m...

- Oh, mais je ne suis pas sûr qu'elle ait compris ; je ne lui ai pas demandé que tu viennes ici. Je voulais juste savoir ce qui s'était passé hier soir. J'ai eu des échos.

- Déjà ? Par qui ? Et pourquoi êtes-vous rentré, au fait ? Je croyais que vos incantations devaient durer tout le week-end.

- Oui, euh... Ce n'étaient pas des incantations...

- C'était un rituel druidique, coupa Willow, je le lui ai déjà dit.

- Merci, Willow. (il remit ses lunettes) Je suis rentré à cause la pluie. Mais ce n'est pas grave. L'essentiel du rite s'est passé hier soir. Bref, ce matin, ma tente était à moitié arrachée, et je baignais dans une mare de boue.

- Il paraît que c'est bon pour la peau, les bains de boue. Ca élimine les rides. Bon d'accord pour le retour. Et comment avez-vous su qu'il s'était passé... autre chose hier soir ?

- Eh bien, en rentrant chez moi, j'ai croisé Angel.

- Angel...

En prononçant ce nom, le visage de Buffy s'assombrit.

- Et qu'est-ce qu'il vous a dit ?

- Eh bien, votre rencontre avec Spike, et l'enlèvement de Willow et Alex, et comment ça s'est plutôt bien terminé, sauf pour Cordélia.

- Alors, vous savez tout.

- Je ne suis pas sûr... Quelque chose m'échappe. Ce Spike est revenu pour avoir un philtre d'amour, si j'ai bien compris, et est reparti sans.

Buffy hocha la tête, désabusée :

- Oui, finalement, il s'est guéri tout seul de son obsession. Il a bien de la chance.

Willow toussa fortement :

- Euh, j'aurais une question à vous poser : est-ce qu'il y a une manière d'effacer un événement qui a déjà eu lieu ?

Giles se retourna vers elle :

- « effacer » ?

- Oui, changer le passé, quoi. Pas tout le passé, juste un événement précis.

Giles enleva à nouveau ses lunettes :

- C'est très intéressant comme question. C'est pour un cas... concret ?

Willow parut sur la défensive :

- Oh non, bien sûr, purement théorique. C'est pour un ami qui... fait un doctorat.

Peu convaincu par la raison donnée, Giles eut un petit soupir et remit ses lunettes en place :

- Eh bien, si l'on se réfère à Saint Thomas d'Aquin, dans sa somme théologique, ce n'est pas possible. Voyons, j'ai son bouquin pas loin...

Il se leva et monta dans les rayons. Il revint presque aussitôt, avec un livre ouvert dans les mains :

- Voilà, dans ce livre, Saint Thomas d'Aquin pose toute une série de questions sur la nature de Dieu pour essayer de définir ce qu'il est, ce qu'il peut faire, ne pas faire etc. Dans sa question 25 « la puissance divine », article 4 : « Dieu peut-il faire que les choses passées n'aient pas été? », il répond que c'est impossible, même à Dieu, car cela mènerait à une contradiction. En revanche, (Willow le regardait, comme hypnotisée) il est possible de faire en sorte que les conséquences de ces choses ne se produisent pas. En en gommant le souvenir par exemple.

- C'est du charabia pour moi, commenta Buffy.

- Eh bien, par exemple, si une personne A tue une personne B, on ne peut plus annuler l'acte en tant qu'événement. Mais dieu pourrait ressusciter B et faire oublier à tout le monde, A et B compris que A a tué B. Tout se passe comme si l'acte n'avait jamais eu lieu, mais en fait il a bien été perpétré.

- ça revient au même, non ?

- Oui et non. Quelqu'un qui aurait la connaissance totale absolue saurait, lui, que l'événement a bien eu lieu, même si le cours des événements humains était remis sur un rail identique à celui qui aurait été produit si l'événement en question n'était jamais arrivé.

Willow soupira :

- Donc, l'événement aura toujours eu lieu. Mais sans conséquence.

- C'est ça.

Buffy se redressa :

- D'accord, ça a eu lieu, et ç'a a pas eu lieu. Qu'est-ce que vous diriez d'une séance d'entraînement, Giles ?

Willow soupira :

- Moi, je vais me changer les idées dans les bouquins de sorcellerie.

- T'as raison, y a rien de mieux.

Pendant une dizaine de minutes, Willow partagea son intérêt entre les coups que Giles recevait et des incantations si vieilles que le langage dans lequel elles étaient écrites, lui même, n'avait plus aucun sens pour personne.

Puis, elle se leva et quitta la bibliothèque pour aller boire un peu d'eau au distributeur du couloir principal. Exactement là où elle avait rencontré Buffy pour la première fois, en compagnie de Cordélia.

Elle se pencha pour boire et eut soudain le sentiment de ne pas être seule. Vivement, elle tourna la tête du côté où elle avait perçu une ombre, s'envoyant le jet d'eau dans la figure. Elle se secoua vivement :

- Zut !

- Attends, je vais t'aider.

L'ombre était devenue une jeune fille au visage pâle et aux cheveux châtain foncé mi-longs. Elle portait un chemisier blanc à dentelles sur lequel pendait un médaillon carré incrusté d'une pierre vert sombre.

Elle sortit un mouchoir et épongea le visage de Willow.

Cette dernière la remercia, puis la regarda, étonnée :

- Salut, tu cherches quelque chose ? Tu n'es pas du Lycée ?

L'autre eut un sourire énigmatique, assez charmant malgré les traits allongés de son visage :

- Pas encore ; je dois m'y inscrire. Ma famille vient d'emménager à Sunnydale.

- Mais le Lycée est fermé aujourd'hui, à part peut-être des cours de rattrapage ; tu ne pourras pas trouver les personnes qu'il faut pour t'inscrire.

- Je sais. J'étais juste venue voir à quoi il ressemblait. La porte principale n'était pas fermée, alors j'ai décidé de faire un tour à l'intérieur.

Willow trouva cette fille à la fois sympathique et mystérieuse.

- Si tu veux, je peux te faire visiter. Je suis venue... pour un cours... qui est déjà fini.

L'autre sourit à nouveau, de manière encore plus ouverte qu'avant :

- D'accord, c'est chouette. Au fait, je m'appelle Anya.

- Et moi c'est Willow. Si tu as des problèmes en informatique, n'hésite pas à faire appel à moi ; j'aide parfois dans les travaux pratiques.

- Super. Qu'est-ce qu'il y a à voir ?

Willow lui fit faire le tour des salles, de la cafétéria, passa rapidement devant la bibliothèque et un quart d'heure plus tard, toutes deux se retrouvèrent dans le patio central. Pendant ce temps, Anya avait pratiquement tout appris des problèmes sentimentaux de Willow, sans lui avoir donné en retour le moindre renseignement sur elle-même.

Assises sur un banc, elles continuèrent leur conversation :

- Les hommes, fit Anya d'un air entendu, tous les mêmes !

- Ce n'est pas toujours leur faute, répliqua Willow : dans mon cas, j'aurais dû résister au premier dont je t'ai parlé (elle avait soigneusement évité de donner les noms), puisque je sortais avec le deuxième. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi Al... le premier, pour qui j'avais le béguin depuis si longtemps, et qui était mon meilleur ami, ne s'est finalement intéressé à moi qu'au moment où j'étais prise ailleurs.

- C'est toujours comme ça. Dès qu'une fille a un petit ami, les autres garçons s'aperçoivent à ce moment-là qu'elle est intéressante.

- C'est de la jalousie ?

- L'envie de posséder, je dirais. Soudain, cette envie leur semble plus grande parce que la fille n'est plus disponible.

- Tu es plutôt cynique. Peut-être que le premier hésitait, et qu'il a soudain compris parce que la situation l'a forcé à « prendre parti ».

- Tu es incroyable, tu lui cherches des excuses, alors que tu m'as dit qu'il sortait aussi de son côté !

- Oui, avec une fille qui fait tourner la tête à tous les garçons. C'était peut-être uniquement physique... au départ tout au moins.

Soudain, Willow réalisa l'étrangeté de la situation :

- C'est incroyable que je te raconte tout ça à toi. C'est vrai, on se connaît à peine !

L'autre sourit, avec bienveillance :

- Ne t'inquiète pas, je ne suis pas du genre à tout raconter... Et tu as bien caché l'identité de toutes ces personnes.

Elle s'aperçut que Willow regardait son médaillon avec intensité :

- Il te plaît ?

- Oui, il est magnifique. Il a l'air... magique.

Elle eut un petit rire, auquel Anya fit écho. Cette dernière le retira et le passa au cou de Willow :

- Tiens, je te le donne. Ne refuse pas, ça a l'air unique et cher mais c'est fabriqué par millions à la chaîne. Je connais quelqu'un qui peut m'en donner autant que je veux.

Willow murmura un remerciement. Elle sentait confusément qu'il se passait quelque chose de pas habituel.

Anya ajouta, l'air de rien :

- Si tu avais un voeu à formuler, ce serait quoi ?

Willow fut un peu désemparée :

- Tu veux dire, à propos des garçons ?

L'autre hocha la tête.

- Eh bien, j'aimerais bien remonter le temps, par exemple, revenir à la soirée de la Homecoming Queen ; c'est là que ça a commencé à dérailler avec le premier garçon. Et (elle coupa la parole à Anya qui allait dire quelque chose) j'aimerais qu'à ce moment je ne sois engagée avec aucun des deux garçons, que ça me laisse le temps de réfléchir... Que j'aie le choix.

- Accordé.

- Quoi ?

Willow releva la tête et poussa un cri de vraie frayeur. Devant elle, le visage d'Anya était méconnaissable. On eût dit qu'elle venait d'avoir la lèpre et que des morceaux de peau s'étaient détachés, laissant des zones à nu. De surcroît, sa couleur avait viré du blanc au gris. Et son regard était devenu... méchant.

Mais tout cela s'évanouit aussitôt, et, bien qu'elle fût assise, Willow eut l'impression de tomber dans un puits sombre.

* * * * *

- Eh là, ma jolie, remets toi ! Je sais que c'est un grand moment, mais il faut faire face !

Willow sentit confusément que quelqu'un l'aidait à s'asseoir dans un fauteuil. Elle ouvrit les yeux et aperçut Alex, à genoux devant elle.

- Willow, ça va ?

- Euh oui, qu'est-ce qu'il m'est arrivé ?

- Un instant de faiblesse, sans doute. Je t'avais dit de manger ce midi, mais tu voulais absolument pouvoir rentrer dans cette robe moulante.

- Quoi ???

Elle se redressa et vit qu'Alex lui avait apporté un verre d'eau. Il était habillé en smoking, et elle même portait la robe noire qu'elle avait le soir du bal du Homecoming. Sauf qu'elle était un peu plus... ajustée.

- Où on est ?

Alex parut plus inquiet :

- Quoi, tu ne te rappelles pas ? Mais tu es restée dans les pommes à peine une dizaine de secondes seulement. C'est le Homecoming. Ce soir, on va élire la Reine ! (et il eut un regard plein de sous-entendus).

Willow n'y comprenait plus rien. Elle se rassit et but lentement le verre d'eau, histoire de gagner un peu de temps et réfléchir. Où se trouvait-elle juste avant ? Elle était au Lycée, dans le patio et discutait avec cette fille, au médaillon mystérieux. Elle porta la main à son cou et baissa son regard vers le même médaillon qu'elle portait à présent.

- Cette fille est une sorcière, dit-elle tout haut.

- Qui ? demanda Alex. Cordélia ? Mais non, elle fait juste ça pour s'amuser.

- Non, je parlais de l'autre... (puis, réalisant) Quoi, Cordélia fait de la magie ?

- Oui, je sais que ça ne te plaît pas, tous ces trucs. (il sembla réfléchir) De qui d'autre tu parlais ?

- Anya.

- Jamais entendu ce nom. Elle est en ville ?

- Elle va s'inscrire au Lycée lun...

Elle s'arrêta net, commençant à comprendre.

- Buffy et Giles sont au courant ? demanda Alex.

- Non, ils étaient dans la bibliothèque à ce moment-là.

Alex se pencha vers elle :

- Quand ça ?

- Samedi matin, après que Spike nous ait enlevés, et qu'on ait...

Mais elle n'acheva pas. Il n'y avait plus de doute, Anya était bien une sorcière et l'avait renvoyée trois semaines en arrière, le soir du Homecoming, comme elle-même l'avait souhaité. Tout ce qui avait eu lieu, ou aurait lieu entre-temps n'était pas arrivé et était connu d'elle seule.

- J'ai donc ma seconde chance, pensa-t-elle. Et je pourrai aider Buffy et Giles dans les affaires à venir.

Soudain, une pensée lui traversa l'esprit :

- Au fait, on ne s'est pas... encore... nous deux, ce soir ?

- Quoi ? Tu dérailles, ma pauvre vieille. Écoute, je viens d'arriver pour te chercher et t'accompagner au bal, comme convenu, et j'étais à peine là que tu t'es évanouie. Buffy et Giles nous attendent.

- Ah oui, le bal, Buffy et Cordélia devaient venir en limousine... Mais elles ont été attaquées en cours de route ! Mais elles vont s'en tirer, je m'en souviens.

Alex la regardait, stupéfait :

- Il n'y a qu'une explication, finit-il pas conclure : tu as bu ! Rappelle-toi que tu n'as pas voulu de limousine.

- Oui, on ne voulait pas y aller parce qu'on a refusé de prendre parti entre Buffy et Cordélia dans leur course au titre de Reine. Mais j'ai un scoop : aucune des deux ne gagnera !

- Tu parles d'un scoop, soupira Alex. Tout le monde sait qu'elles n'ont aucune chance. Allez, viens, on t'attend.

Willow se leva précautionneusement, et se dit qu'elle ferait mieux de se taire avant de bien connaître la situation présente. Tout ce qu'elle disait avait l'air d'être faux ou issu d'un cerveau malade aux yeux d'Alex. Elle respira profondément :

- D'accord, je t'accompagne. Mais pas de geste déplacé, s'il te plaît.

Alex secoua la tête :

- Alors là, j'en reviens pas d'une méchanceté pareille. Si tu n'étais pas l'une de mes meilleures amies, je te laisserais là te débrouiller toute seule avec ta gueule de bois.

- Mais, je n'ai pas bu ! s'emporta Willow. (puis, se calmant) Excuse-moi, cette syncope m'a un peu embrouillé l'esprit. Mais ça va mieux maintenant. Dès que possible, j'avale une tonne de petits fours pour me caler l'estomac

Alex eut un sourire, avec un soupçon d'inquiétude dans le regard. Il tendit son bras à Willow qui hésita puis le prit et tous deux sortirent de la pièce.

* * * * *

Dans la salle principale du Bronze, « Dingoes ate my Baby », le groupe d'Oz jouait toujours. La plupart des gens dansaient, mais Buffy, Giles et Cordélia étaient réunis autour d'une table, en grande discussion, quand Alex et Willow les rejoignirent.

- Alors, Willow, le grand soir, hein? lança Buffy avec un grand sourire.

- Euh, oui, si tu le dis, répondit Willow. Euh... vous êtes là toutes les deux, Cordélia et toi? Il n'y a rien eu... de spécial ce soir, vous voyez, genre une bande de cinq tueurs démoniaques qui vous auraient couru après...

Cordélia ouvrit grand la bouche, mais aucun son ne sortit. Buffy et Giles s'entreregardèrent.

- Non, dit Giles, pas à ma connaissance. Buffy ?

- Non, je ne vois pas. Encore une de tes blagues pour faire disparaître le stress?

- Oui, c'est ça. (Willow prit un air surpris) Quel stress ?

- Voyons, on sait bien que tu n'aimes pas parler en public.

Un frisson glacé parcourut l'échine de Willow:

- Parler en public ? Quand?

- Je n'arrive pas à le croire, fit Cordélia écoeurée. Quelle sainte-nitouche!

Alex s'esclaffa. Willow remarqua à ce moment qu'il avait passé son bras autour du cou de Buffy et que celle-ci s'était lovée contre lui. Cordélia semblait n'y prêter aucune attention.

- Alex, Buffy, s'écria Willow. Qu'est-ce qui vous arrive ?

- Ben quoi, fit Alex, très décontracté, tu ne vas pas me dire aussi que tu as oublié qu'on sortait ensemble?

Il se tourna vers les autres :

- Notre petite princesse a tourné de l'oeil tout à l'heure. Depuis, elle est bizarre.

Il avait dit cela sur un ton assez désinvolte. Buffy fronça les sourcils :

- Willow, tu vas bien?

- Ou-Oui. Ne t'en fais pas pour moi. Je m'adapte... enfin, je veux dire, je récupère ; ça va mieux quoi.

- Tu devrais manger quelque chose, conseilla Buffy.

- Oui, tu as raison.

Willow regarda autour d'elle et aperçut un plateau où il restait quelques petits fours. Elle en prit une poignée, qu'elle avala avec difficulté. Les autres avaient maintenant l'attention attirée par la scène, où le groupe s'était arrêté de jouer. Un roulement de tambour se fit entendre et tous les gens se turent dans la salle.

Devon monta sur la scène et s'empara du micro:

- Et maintenant, cher public, le grand moment que nous attendions tous. Comme vous le savez, la campagne pour l'élection de la Reine du Bal n'a duré qu'une semaine cette année...

Il continua ainsi à dire quelques banalités, mais Willow, tétanisée, n'écoutait pas. Elle regardait toujours les autres, effarée. Elle essayait de se rappeler tout ce qu'elle avait souhaité avant qu'Anya, ou quel que soit son nom, le rende réel.

« Revenir à la soirée du Homecoming, avant qu'Alex et elle s'embrassent... »

- et la Reine est...

« n'être engagée avec aucun des deux... »

-... Willow Rosenberg ! »

« avoir le choix ! »

- Quoi ? fit-elle en ayant entendu son nom. C'est une blague !

- Quelle surprise ! firent Buffy et Cordélia, désabusées, comme si tout avait été joué d'avance.

- Mais c'est une blague, insista Willow. Je ne me suis même pas présentée !

Les quatre autres tournèrent leur regard var une affiche collée sur l'un des murs où l'on voyait une magnifique photo de Willow de trois quart face, souriant avec un air espiègle. En dessous, on pouvait lire : « Votez pour Willow ». L'intéressée se mit à blêmir.

Alex lui mit gentiment la main sur l'épaule, et lui dit, avec un grand sourire :

- Allez, ma Belle, va chercher ta couronne, qu'on t'applaudisse tous. Tu es la meilleure !

Il avait l'air sincère. Il semblait que pour tout le monde, personne d'autre qu'elle ne pouvait être la Reine. Pour tout le monde... sauf elle-même.

- Bon sang, je rêve, je rêve, se dit-elle en se levant.

Heureusement, la scène n'était pas très loin, sinon elle crut bien qu'elle allait s'effondrer avant. Ses jambes tremblaient. Les marches de l'escalier faisaient au moins un kilomètre de hauteur chacune. Et soudain, une fois dans la lumière des projecteurs, la couronne sur la tête, le bouquet de fleurs à la main, elle se sentit heureuse au delà de toute limite. Elle avait l'impression que, que tout cela fût ou non réel, tous les gens l'aimaient, et qu'en ce monde sa réserve habituelle et sa gaucherie n'étaient pas une barrière pour les autres. Et elle vit défiler toutes les mesquineries dont elle avait été l'objet de la part de tant de ces personnes. Et pourtant, ils l'avaient élue.

Tous ces sentiments contradictoires lui firent monter les larmes aux yeux.

- Ce n'est pas grave, pensa-t-elle, c'est ce qui arrive souvent dans ces cas-là, sauf bien sûr pour Cordélia, celle de l'autre monde.

En reniflant, elle réussit à dire quelques mots de remerciements. Tout le monde l'acclamait.

Puis, elle se tourna vers Devon :

- Est-ce que je dois faire quelque chose de plus ? J'ai l'esprit un peu embrouillé.

Devon lui sourit et reprit le micro.

- Maintenant que nous avons notre Reine, la fête peut continuer. C'est la Reine qui invite en premier, bien sûr.

Willow regarda autour d'elle et se rendit compte de ce qui n'allait pas. Oz aurait dû être là, sur scène, la guitare à la main, ou dans la salle avec eux. Mais elle ne l'avait vu nulle part. Elle se rendit également compte que depuis son irruption dans ce monde insensé, elle n'avait pas pensé une fois à lui, jusqu'à maintenant.

En revanche, elle avait compris qu'elle avait pouvait partir de la scène, ce qui était un vrai soulagement, même si c'était pour danser avec le premier venu. Dès qu'elle eut mis le pied sur la piste de danse, elle vit que tous la regardaient comme si elle était une déesse descendue sur terre l'espace d'une soirée. Les garçons semblaient désireux de l'approcher, de la toucher, les filles avaient dans le regard à la fois de la jalousie et de l'admiration.

Elle essaya d'ignorer tout le monde, à part le petit groupe qu'elle connaissait bien, vers lequel elle fonça.

- Buffy, dit-elle, ça ne te dérange pas si je t'emprunte Alex ? Il a été si gentil avec moi en m'emmenant ici. Je lui dois bien ça.

Buffy leva un sourcil, puit sourit :

- Bien sûr. (puis, se tournant vers Alex, d'un air faussement menaçant) Attention, c'est la Reine, tu ne peux pas désobéir !

Très beau joueur, Alex se leva, s'inclina devant Willow et tous deux rejoignirent le centre de la piste tandis que l'orchestre commençait un slow. Les autres couples les rejoignirent et bientôt, dans la foule tourbillonnante, Willow se sentit moins exposée.

Elle avait mille questions à poser, mais n'osait en formuler aucune, de peur de dévoiler ce qui venait de se passer. Au fond d'elle-même, malgré la grande popularité dont elle semblait jouir, une fois l'euphorie passée, elle savait que ce monde n'était pas le sien, et que son devoir était de retrouver l'autre. Mais comment faire ?

- Alors, tu es soulagée ? demanda Alex.

- Oui. Euh... de quoi ?

- On sait bien que toute cette fête, ces honneurs, ce titre, ce n'est pas vraiment toi, dit-il. Tu as voulu prouver qu'une fille sympa et intelligente pouvait gagner contre des beautés glacées. (il se reprit) euh, je ne veux pas dire que tu n'es pas belle...

Elle sourit :

- Je comprends. (Au moins, pensa-t-elle, ça montre que ce monde n'est pas si différent de l'autre).

Alex toussa un peu avant de continuer :

- Hum, je suis désolé de ce que je t'ai dit tout à l'heure quand tu m'as demandé de ne pas... j'aurais dû voir que tu n'étais pas dans ton état normal. Mais tu dois comprendre que c'était quand même dur pour moi d'entendre ça alors que j'ai tellement essayé de sortir avec toi, et que tu n'as jamais voulu.

Willow se crispa un peu mais répondit :

- Bien sûr, je comprends. Au fait, Buffy... euh, qu'est devenu Angel ? Il me semble qu'on ne l'a pas vu depuis... un certain temps.

- Qui ça ?

Elle appuya sur chaque syllabe :

- AN - GEL. (Puis, elle se mordit la langue : le soir du Homecoming, Angel était bien revenu, mais seule Buffy le savait).

Alex secoua la tête :

- Non, je ne vois pas. Buffy le connaît ?

- C'est possible, euh, c'est pas grave. Oublie ça.

Il y avait plus grave : où était Oz ?

Mais elle attendit une occasion de le savoir sans trop paraître à côté de la plaque.

La danse se termina. Alex et elle revinrent vers leur table. Trois ou quatre garçons s'avançaient déjà pour danser avec Willow, mais celle-ci déclina leur invitation avec le plus de gentillesse possible :

- J'ai un peu la tête qui tourne, dit-elle. Je dois reprendre quelques forces d'abord.

Les autres s'éloignèrent, déçus. Buffy, Giles et Cordélia étaient encore là.

Il était surprenant que cette dernière n'eût pas eu de chevalier servant pour cette soirée. Mais la Willow de ce monde était sans doute censée savoir ce qu'il en était. Elle revint à ses préoccupations personnelles :

- Dis-moi, Cordélia, tu connais bien les gens du groupe qui joue sur la scène. Il n'y avait pas un autre guitariste avant ?

- Tiens, fit Buffy amusée, Willow s'intéresse au Rock & Roll !

- Mais oui, fit Cordélia. Willow a raison. Vous n'êtes pas au courant ?

- Mon dieu, se dit Willow, qu'est-ce qui est encore arrivé ?

- Non, firent les autres en choeur.

- Eh bien, le guitariste a disparu la semaine passée. Devon m'a dit qu'il n'était plus venu aux répétitions depuis une semaine... laissez-moi réfléchir... oui, depuis cette affaire de loup-garou.

- qu'on n'a pas résolue, soupira Giles. Le loup-garou court toujours et reparaîtra dans trois semaines, à la prochaine pleine lune.

- Mais, et Oz ? reprit Willow. Il a disparu comme ça et personne n'a rien fait, le Lycée n'est même pas au courant ?

- Tiens, tu connais son nom, remarqua Cordélia, un soupçon de suspicion dans la voix. Eh bien, je suppose qu'il est parti quelque part, et qu'il avait averti la direction du Lycée avant. C'était un type assez solitaire, je crois. Ses parents ont une maison ici, mais ils n'y habitent pas toujours.

- Mais alors, il lui est peut-être arrivé quelque chose là-bas, et il y est encore !

Cordélia haussa les épaules :

- Tu crois que le loup-garou l'a mangé ?

Mais Giles paraissait intrigué :

- Willow n'a pas tort, dit-il. Il se passe tellement de choses bizarres ici qu'une disparition sans cadavre ou inquiétude des proches pourrait passer presque inaperçue. On devrait se renseigner.

- Il faut y aller tout de suite ! cria presque Willow.

- Willow ! s'inquiéta Buffy, tu connaissais ce garçon ?

- Non, euh, si, un peu ; on s'était parlé deux ou trois fois. Et je pensais le voir ici ce soir.

- On peut y faire un tour, proposa Buffy. Qui sait où il habite ?

- Moi, dit Willow.

Buffy la regarda, un léger sourire sur les lèvres :

- Toi, tu nous as caché quelque chose.

- On peut aussi voir sur les registres du Lycée si son absence a été justifiée, dit Cordélia. Je m'en charge.

- Quoi, comment tu vas faire ? S'étonna Willow.

- Tu doutes encore des pouvoirs de Miss Informatique ? lança Alex.

- Miss Info... Ah oui ! Euh, non, je ne doute plus de rien.

- Bon, Willow, dis-nous où il habite, qu'on aille voir, s'impatienta Buffy.

- Mais j'y vais avec vous !

- Pas question que la Reine quitte le bal, s'indigna Alex. Giles et Buffy vont chez ce Oss...

- Oz, corrigea Willow.

- Si tu veux. Cordy va voir ses ordinateurs et nous, on reste ici, au cas où il finirait par venir.

- Vous croyez ? fit Willow d'une petite voix.

Mais déjà les trois autres se levaient et s'apprêtaient à partir.

- Willooooow ? L'adresse ? fit Buffy avec un peu d'ironie dans la voix.

- Oui, d'accord, ne crie pas comme ça !

Elle lui indiqua où se trouvait la maison.

- OK, on se retrouve ici, ou demain matin à la bibliothèque, dit Buffy avant de partir.

- Mais demain c'est samedi, s'indigna Alex.

- Si tu veux, je te donnerai un cours de rattrapage en informatique, plaisanta Cordélia avant de s'en aller.

Alex se tourna vers Willow :

- C'est ça que j'aime chez Cordélia. Sa capacité à bien remarquer et mettre en valeur les qualités chez les autres.

- Oui, pour ça elle est très forte.

Alex indiqua la piste de danse :

- Si on allait danser ?

- Encore, tous les deux ? Mais Buffy...

- Buffy n'est plus là, répondit Alex, sur un ton qui sous-entendait bien des choses.

- D'accord, acquiesça Willow, d'une voix qui signifiait exactement le contraire.

Cette fois, Alex l'enlaça un peu plus qu'avant, à la limite de ce qu'on pouvait accepter d'un bon copain.

- Comme ça, tu connaissais Oz ? demanda-t-il.

- Oui, je l'ai dit, on s'est juste un peu parlé. Il m'a paru sympa.

- Je dois t'avouer que je ne sais même pas à quoi il ressemble.

- C'est pas étonnant, il est très discret. Il passe inaperçu partout, même sur scène !

- C'est bizarre...

- Qu'est-ce qui est bizarre ?

- Je ne sais pas, toi et moi, là en train de danser. Tu sais que j'aime Buffy, c'est vrai, je suis sincère là-dessus. Mais au fond de moi, il y a toujours une part qui t'est restée attachée.

- Oui, c'est normal, on est de vieux amis.

- Je ne parle pas d'amitié, là. Et ce soir, je... tu... es différente. J'ai l'impression de retrouver mon amour d'enfance.

- Attention, pas touche. On était des gamins à cette époque là.

Mais pendant qu'elle disait cela, elle sentit l'étreinte d'Alex se faire un peu plus forte, et son visage se rapprocher du sien. Leurs lèvres se touchèrent. Elle l'écarta brusquement.

- Alex ! T'es pas bien ! Pas au milieu de la piste de danse, avec tous ces gens autour !

Elle avait réussi à dire cela juste assez fort pour que l'intéressé seul l'entende. Celui-ci se reprit :

- Oui, tu as raison, excuse-moi, c'est toute cette ambiance... On devrait peut-être arrêter de danser.

- Oui, je crois que ce serait raisonnable.

Mais ils restèrent là un moment, la main dans la main, jusqu'à ce que quelqu'un vienne arracher Willow à l'emprise d'Alex.

- C'est mon tour, dit le type en question. Tu as déjà dansé avec Alex.

Un peu à regret, mais également soulagée, Willow dansa ainsi avec plusieurs garçons de suite. Chacun lui servit le même discours :

- C'est chouette que tu sois devenue la Reine cette année. Tu es la fille la plus sympa du Lycée. Dis, tu pourras m'aider pour mes devoirs de...

Selon le cas, c'était l'histoire, la géographie, l'anglais, le français, les maths...

Chaque fois, Willow souriait mais ne disait rien. Dans l'autre univers, les garçons ne s'intéressaient à elle que pour ça, mais jamais on ne l'avait élue Homecoming Queen pour autant.

Lorsqu'elle pensa avoir rempli son office de Reine, elle arrêta de danser et revint voir Alex qui se morfondait dans son coin.

- On part, dit-elle.

Il se leva aussitôt :

- Je suis ton homme. Mais où va-t-on ?

- D'abord chez Oz, puis au Lycée. Ou peut-être dans l'autre sens, le lycée est plus proche, et sur le chemin de la maison d'Oz. Tu n'as pas de voiture ?

- Non, je te rappelle qu'on est venu en taxi. C'est Cordélia qui devait nous ramener.

Willow soupira :

- Pfffff, on va tout de même pas y aller à pied ?

- Mais où est votre carrosse, Majesté ? Vos laquais ne vous attendent-ils donc pas dehors ?

Elle plissa les yeux :

- Tu as raison, je suis la reine, il faut en profiter.

Elle apostropha Percy qui se trouvait pas loin, et avait fait des pieds et des mains pour danser avec elle :

- Percy, Alex et moi devons aller chercher quelque chose au Lycée, mais Cordélia qui devait nous y emmener est partie. Tu peux nous prêter ta voiture ?

Percy les regarda tour à tour :

- Vous avez le permis, maintenant ?

Les deux autres secouèrent la tête négativement.

- Euh... et si je vous y emmenais moi-même ? L'aller-retour, ça fera moins de dix minutes !

- Eh bien voilà, merci, répondit Willow, contente d'elle. Avec un peu de chance, tu n'auras même pas à nous attendre pour le retour.

Percy s'était un peu vanté, il fallut au moins six minutes pour arriver au Lycée.

- Euh, vous êtes sûr que c'est encore ouvert ?

- Oui, regarde, il y a de la lumière à l'intérieur. Et la voiture de Cordélia est là. C'est super, elle nous ramènera.

Alex et Willow descendirent.

- Euh, tu es sure que tu n'auras pas besoin de moi pour revenir ? s'inquiéta Percy, autrement plus serviable que celui dont elle avait l'habitude.

- Oui, pas de problème. Encore merci, et à plus tard.

Cordélia était dans la bibliothèque. Mais Giles et Buffy aussi.

- Qu'est-ce que vous faites là ? s'emporta Willow vis à vis des deux derniers. Vous deviez aller chez Oz.

Giles la regarda :

- On y est allé.

- Et... ?

- C'est lui, le loup-garou, lâcha Buffy.

- Quoi ? cria presque Alex. Oz est le loup-garou ?

- Qu'est-ce que ça peut te faire, tu ne le connais même pas, répondit Willow.

Buffy la regarda étrangement :

- Toi en revanche, ça n'a pas l'air de te surprendre.

- Oh si, bien sûr ! Oz, le loup-garou ? Mon dieu, qui aurait pu s'en douter ? Pas moi, en tout cas. Encore que je le connaissais pas tant que ça... (puis, une pensée arrêta son discours, et elle ouvrit grand les yeux) Comment savez-vous que c'est lui, au fait ? Ce n'est pas la pleine lune ce soir !

- On l'a retrouvé enchaîné chez lui, à moitié mort de faim, dit Giles. Apparemment, il s'est rendu compte de ce qu'il était et a décidé de s'attacher pendant la nuit pour ne faire de mal à personne. Seulement, il a tellement remué pendant son état de lycanthropie qu'il a jeté les clefs de ses fers au loin, et ne pouvait plus se détacher au matin.

Alex éclata de rire :

- C'est pas vrai ! C'est à se tordre de rire !

- Pauvre Oz, fit Willow, toute triste. Il n'a pas mangé pendant une semaine ?

- Si, heureusement pour lui, sa chaîne lui permettait d'aller jusqu'au réfrigérateur et la cuisine, mais elle mettait le téléphone hors de portée, et ses provisions se sont vite épuisées.

- J'ai toujours dit qu'on ne pouvait plus se passer d'un portable aujourd'hui, remarqua Cordélia.

Les autres lui lancèrent un regard courroucé.

- Enfin, bref, il était tout content de nous voir, conclut Buffy. Tellement qu'il n'a pas hésité une seconde pour nous dire la vérité sur son état.

- Et comment va-t-il ? s'inquiéta Willow.

- Ca ira. Il n'a pas assez jeûné pour mettre ses jours en danger. (elle regarda son amie dans les yeux) tu lui as sauvé la vie, Willow. Sans ton empressement, il aurait pu rester encore longtemps là-bas.

- Et qu'est-ce que vous en avez fait ? demanda Alex. Vous l'avez nourri et laissé enchaîné ?

Buffy haussa les épaules :

- Bien sûr que non, on l'a détaché. On a envisagé de l'emmener à l'hôpital, mais il avait pas l'air si mal en point, et on aurait eu du mal à expliquer qu'il était resté attaché chez lui pendant une semaine...

- Mais il doit se rattraper sur des jeunes filles qui passent dans sa rue à l'heure qu'il est ! cria Alex. Comment avez-vous pu le laisser seul et libre en sachant ce qu'il est ?

- Voyons, fit Giles, il n'est dans cet état qu'un jour par mois, et...

- Trois, corrigea Willow, ça se produit aussi la nuit avant et après la pleine lune.

- Mais dis-moi, tu as vraiment l'air de bien le connaître ! dit Alex d'un ton rageur. D'abord, je croyais que ça se limitait à un intérêt pour la musique, puis ç'a été deux trois mots échangés, ensuite tu connaissais son adresse, et maintenant...

- On dirait que tu es jaloux, Alex, fit Buffy, boudeuse.

Alex s'arrêta en plein élan et eut un sourire forcé :

- Moi ? Mais non, que vas-tu imaginer...

- Willow, dit Buffy, tu n'as pas eu l'air surprise tout à l'heure. Savais-tu déjà que c'était Oz le loup-garou ?

- Je ne vois pas ce que tu veux dire, répliqua Willow en le prenant de haut. Il m'avait donné son adresse, c'est vrai mais je ne suis jamais allé le voir. Quant au truc des 3 nuits, je l'ai lu l'autre jour en cherchant dans les bouquins quand on a parlé du loup-garou.

- Soit, reprit Alex. De toute façon, la question importante est : « qu'est-ce qu'on va faire de lui ? »On ne peut quand même pas le laisser en liberté sans surveillance sachant ce qu'il est ?

- S'il prend ses précautions les nuits cruciales, il ne présente pas de danger, expliqua Giles. Il a l'air assez intelligent pour avoir compris ça lui-même. Simplement, il lui faut quelqu'un pour le... dégager de ses chaînes, ou s'assurer qu'il l'a fait le matin.

- Ouais, et surtout s'assurer le soir qu'il s'enchaîne bien, continua Alex ; moi, je ne serai pas tranquille.

- Je te rappelle qu'il n'a pas tué d'être humain la dernière fois, appuya Buffy. Il ne s'en prend qu'aux petits animaux.

- Les pauvres, fit Willow.

Elle se rappela avoir fait la même réflexion lors de la chasse au loup-garou qui s'était passée un mois plus tôt pour elle.

- On a trois semaines pour statuer sur son cas, rappela Giles. Je propose qu'on en reste là pour ce soir. (Il regarda les quatre lycéens) Quelqu'un veut retourner au Bronze ?

Leur silence fut éloquent.

- Cordélia, tu peux ramener Alex et Buffy ? La maison de Willow est plus près de la mienne.

- OK, fit l'intéressée qui n'avait pas l'air troublée par les derniers événements.

Alex l'accompagna, en jetant un dernier regard inquisiteur à Willow. Buffy s'arrêta en passant devant elle et fronça les sourcils :

- Curieux médaillon, dit-elle. Je ne l'ai jamais vu.

Willow ouvrit la bouche, resta comme pétrifiée, puis, éclata de rire :

- Ah oui, le médaillon. Quelqu'un me l'a offert aujourd'hui. Ou hier, plutôt.

- Qui ?

- C'est un secret...

- Bien, bonne nuit, (elle sourit) et félicitations pour ton titre. (elle s'éloigna).

Willow lui fit un petit signe de la main.

- Willow, fit Giles quand ils furent partis, il y a quelque chose d'étrange dans cette histoire.

- Étrange ? Bien sûr, un loup-garou, c'est quelque chose quand même !

- Je crois que tu sais de quoi je parle.

Elle ouvrit de grands yeux étonnés :

- Non. De quoi vous voulez parler ?

Il enleva ses lunettes pour les essuyer.

- D'abord tu connais à peine Oz, puis tu te fais du mauvais sang pour lui, suffisamment pour vouloir quitter ta soirée - ce soir, c'est bien TA soirée, non ? - alors que ce garçon a disparu depuis une semaine sans que tu t'en inquiètes outre mesure entre-temps. Cependant, tu connais son adresse, alors que tous les autres l'ignorent, même Cordélia qui en était finalement la plus proche. Ensuite...

- J'ai donné une explication pour les trois nuits, coupa Willow.

- Ensuite, reprit Giles, quand on lui a parlé de toi, Oz nous a dit te connaître de vue mais il était sûr de ne t'avoir jamais parlé. Qu'est-ce que tu en penses ?

- Quoi, il a dit ne pas me connaître ? Mais ça fait un mois qu'il n'a pas mangé, il devait délirer...

- Il était sous-alimenté, c'est vrai, mais... ce n'était pas un mois.

Willow chercha désespérément un moyen de s'en tirer :

- Mais j'y pense, et pour aller aux toilettes ? Comment a-t-il fait ?

- Oui, euh... je te raccompagne.

* * * * *

Le lendemain matin, samedi, Giles, Buffy et Alex étaient à la bibliothèque.

- Elle nous cache quelque chose, dit Buffy.

Giles eut un geste de la main :

- Oui, mais quoi ? Ce n'est tout de même pas elle qui a attaché Oz chez lui et l'a oublié ensuite. Quoi que ce soit, je ne pense pas que ce soit très grave.

- Elle est bizarre, lâcha Alex. Depuis hier soir. (il tourna dans la pièce en faisant de grands gestes). Quand je suis passé la chercher, elle a eu comme une syncope, mais je suis sûr qu'elle ne s'est pas évanouie. Elle a juste eu un moment de faiblesse, comme une baisse de tension. Je l'ai aidée à s'asseoir et c'était fini. Elle était consciente. Mais à partir de là, son comportement est devenu étrange. Elle avait l'air de ne plus rien savoir à propos de choses évidentes...

- Comme quoi ? coupa Buffy.

- Comme pour toi et moi, tu l'as vu. Ou la passion de Cordélia pour la magie. Et à l'inverse, elle racontait des trucs faux comme si elle y croyait vraiment. (il réfléchit) Elle pensait que Cordélia et toi alliez venir ensemble en limousine au bal.

- Ça n'a pas de sens ! Et tout le monde savait que Willow allait être élue, c'est la coqueluche du Lycée. Si elle laisse tomber un crayon, tous les garçons se jettent à ses pieds pour le ramasser. Pourtant, elle semblait vraiment surprise quand Devon a dit son nom.

- Hum hum, fit Giles. Il y a deux possibilités.

- Ah oui, lesquelles ?

- Eh bien... (il baissa la tête vers le livre qu'il était en train de parcourir, puis la releva) Ou bien ce n'est pas elle qu'on a vu hier mais une... « créature »venue on ne sait d'où, ou bien c'est elle, mais elle est... possédée.

- Possédée ? Par un démon, un esprit maléfique ?

- Pas nécessairement maléfique, mais par un esprit, oui.

- Ou alors c'est quelqu'un d'autre qui a pris son apparence ?

- Non, fit Alex, elle était bizarre, OK, mais c'était bien elle. Quand on s'est parlé hier, je l'ai « senti ».

- « senti », répéta Buffy, comme s'il y avait un sens caché à ce terme.

- Si c'est elle, alors, elle est sous l'influence de... quelque chose.

- Ça ne peut pas être une conséquence de son... vertige ? essaya Alex.

- Non. Voyons, qu'est-ce que vous avez remarqué d'autre à son sujet qui soit inhabituel ?

Buffy et Alex se mirent à réfléchir. Puis, Buffy claqua ses doigts :

- Le médaillon !

Les deux autres la regardèrent, demandant implicitement davantage d'explications.

- Elle avait un médaillon étrange cette nuit. Je ne lui avais jamais vu le porter.

Alex se frappa le front :

- Elle ne l'avait pas quand je suis entré dans sa chambre hier soir. J'en suis sûr, je revois la scène comme sur dans un film.

- Et quand elle est arrivée ici, elle l'avait ?

- Je crois qu'elle l'avait même en partant de chez elle, continua Alex. Mais à aucun moment, je ne l'ai vue le mettre.

Giles se leva :

- Bien, bien. Il faudra y jeter un coup d'oeil.

- Jeter un coup d'oeil à quoi ? demanda quelqu'un qui venait de rentrer.

Les autres se tournèrent vers l'intrus : c'était Willow.

- Mais voilà notre reine ! dit Alex en faisant une parodie de révérence.

- Sur quoi vouliez-vous jeter un oeil ? s'entêta Willow.

- A... au cimetière, dit Buffy. Il paraît qu'on y a vu quelqu'un roder hier soir.

- Je peux vous aider ?

Giles se mit à rire :

- Non, à moins que tu ne connaisses la sorcellerie ou l'informatique.

Willow fut estomaquée :

- Mais je connais les deux !

- Ah bon, fit Alex, ironique. Tu es première dans toutes les matières, sauf l'informatique, et la sorcellerie t'a toujours fait peur.

- Ah bon ? Oui, c'est vrai, mais j'ai changé d'avis.

- Sur les deux points ? interrogea Giles.

- Pourquoi pas ? Cette nuit, je me suis dit : « Willow, tu dois changer ». D'ailleurs, pourrais-je consulter le « traité des sorcières », que vous cachez dans votre réduit là-bas ?

Pris de court, Giles acquiesça :

- Oui, si tu veux. Il est rangé...

- Je sais où il est, merci.

Willow alla dans l'espace protégé par du grillage, directement au bon rayon, prit un livre et revint dans la salle commune pour s'asseoir à une table éloignée des trois autres..

Giles regarda les deux autres, d'un air entendu :

- Qu'est-ce que je vous disais ?

Ils restèrent silencieux, surveillant Willow qui avait ouvert le vieux manuscrit qu'elle lisait avec application, tout en prenant des notes sur un petit calepin. Sur sa poitrine pendait le fameux médaillon.

Giles dit tout bas aux deux autres :

- Allez voir ce qu'elle lit, et le médaillon, aussi. Ah oui, essayez de lui faire enlever ce médaillon. S'il a un rapport avec l'esprit qui la hante, il y a de fortes chances qu'elle refuse de le quitter, même quelques secondes.

- D'accord, fit Buffy sur le même ton.

Alex et elle allèrent, l'air de rien, vers Willow qui ne les remarqua même pas tant elle était concentrée sur son livre. Ils se postèrent chacun d'un côté de la jeune fille et essayèrent de voir ce qu'elle lisait. Willow les regarda tour à tour :

- Vous savez que c'est pas poli de lire au dessus de l'épaule de quelqu'un, comme ça ?

Alex s'assit sur la table, à sa droite :

- Ben, on aimerait tous savoir quelle est cette ombre... que quelqu'un a vue hier au cimetière.

- Oh, mais là, je ne cherche pas ça. C'est quelque chose d'autre.

Buffy, à gauche, se pencha, en posant les coudes sur la table. Elle prit le médaillon dans sa main et le regarda.

- Vraiment, il est très joli, ton pendentif. Je peux le voir de plus près ?

Willow haussa les sourcils :

- Bien sûr, tiens. (elle l'enleva et le donna à Buffy). Mais n'oublie pas de me le rendre. Ça me rappelle... quelque chose. Il paraît qu'il est très commun, mais c'est sentimental.

Une fois qu'elle l'eut enlevé, Alex la regarda intensément :

- Willow, tu ne te sens pas... différente, maintenant ?

- Non, ça va. Mais qu'est-ce que vous avez, tous les deux ? Vous ne m'avez jamais vue lire dans la bibliothèque, ni porter un nouveau bijou ?

Alex se passa une main dans les cheveux, en arborant son sourire typique des cas où il n'avait aucune réponse à une question et essayait d'en inventer une :

- Eh bien... pas ce genre de bouquins, non.

- Tu oublies que je suis la nouvelle Willow, celle qui aime ce genre de trucs.

Alex revint vers Giles en marmonnant :

- Elle m'inquiète, la nouvelle Willow.

A ce moment, Jenny Calendar entra dans la bibliothèque.

- Rupert, dit-elle, avez-vous vu Cordélia ? Elle devait venir ce matin pour m'aider pendant le cours de rattrapage en informatique.

En entendant sa voix, Willow redressa la tête comme sous l'effet d'une décharge électrique :

- Mad'moiselle Calend...

Jenny se tourna vers Buffy et elle :

- Salut Willow. Félicitations pour ton élection. Je viens de l'apprendre, je suis désolée de n'avoir pas pu aller hier...

- Mais, balbutia Willow, vous êtes vivante ?

Tous les autres la regardèrent, incrédules.

- Je veux dire, vous êtes pimpante, quel joli ensemble !

Jenny regarda ses propres vêtements. Elle portait un pantalon couleur crème, un chemisier blanc et un gilet beige, sa tenue habituelle. Avant qu'elle eût trouvé quelque chose à répondre, Willow se tourna vers Buffy :

- Angel ne l'a pas...?

- Angel qui ?

La situation commençait à atteindre un degré de tension insupportable pour Willow, qui reprit le médaillon des mains de Buffy, se leva, ferma le traité des sorcières, et se dirigea rapidement vers la sortie, en expliquant :

- Une envie pressante, excusez-moi.

Jenny se tourna vers Giles :

- Vous pouvez m'expliquer ce qui se passe ?

- Euh... plus tard. Buffy, tu as bien regardé le médaillon ?

- Oui, finalement, il n'a rien d'exceptionnel : vous avez vu, elle l'a enlevé et il ne s'est rien passé.

- Et euh... que lisait-elle ?

- Ben, elle a fermé le livre et je n'ai rien compris à ce que j'ai pu lire, c'était écrit en français.

- Moi, j'ai vu qu'il y avait un portrait, indiqua Alex. Je ne promets pas de retrouver la page, mais je peux essayer.

- Un portrait de quoi ?

- Une sorte de démon, je pense. Je ne peux même pas dire si c'était un homme ou une femme.

- Bien, Buffy, tu peux faire un dessin du médaillon ? Et toi, Alex, essaie de retrouver la page où est ce portrait.

Ce dernier secoua la main, un doigt pointé en avant, comme s'il venait de comprendre quelque chose :

- Attendez, elle a encore parlé d'Angel.

- Oui, approuva Buffy, elle a parlé de quelqu'un appelé Angel. Elle l'avait déjà fait ?

- Hier soir, quand on dansé la première fois...

- La première fois ? Vous avez encore dansé ensemble après ? dit Buffy, suspicieuse.

- Euh, juste une fois. (changeant vite de sujet) Qui est cet Angel ?

Giles fronça les sourcils, les yeux plissés, puis :

- Buffy, ce vampire qui te suivait les premiers temps où tu étais à Sunnydale.

- Celui qui prétendait être de mon côté, et que... j'ai tué ?

- Oui, c'est ça. J'avais fait des recherches à son sujet. Son vrai nom était Angélus. Un démon très cruel, mais qui n'avait pas fait grand chose depuis une cinquantaine d'années.

- Mais c'était un vampire, il fallait le tuer, termina Buffy. Vous même me l'aviez dit.

Giles hocha lentement la tête :

- Oui, il n'y a rien à redire à ça. Mais qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans, celui-là ? Je n'y comprends plus rien.

- Ce n'est pas lui qui hante Willow, tout de même ? s'inquiéta Buffy .

- Non. Je ne pense pas. Bien, je vais y réfléchir. En attendant, Buffy, le dessin, Alex, la page.

- Et moi, dit Jenny Calendar, j'ai droit à une explication ?

* * * * *

Une quinzaine de minutes plus tard, Alex se redressa :

- Ça y est, je sais, dit-il.

- Tu as trouvé ? demanda Giles avec une lueur d'espoir dans les yeux.

- Non, je sais que je n'arriverai jamais à retrouver cette page.

- Cherche encore, commanda Giles. Et toi Buffy ?

Celle-ci lui tendit sans conviction une feuille où elle avait esquissé une figure plus ou moins géométrique. Giles la prit, se redressa et soupira :

- C'est ça le médaillon ? Ça ne ressemble à rien ! Je ne peux même pas dire si c'est rond, carré ou un losange.

- Oh là, c'est pas moi la dessinatrice en chef, s'indigna Buffy, c'est Cordélia. Ah oui, c'était vert au centre.

- Eh bien, voilà une information valable.

- Il y avait une pierre incrustée, ajouta Alex.

Il prit le dessin de Buffy et y ajouta quelques traits :

- Voilà, c'était recourbé comme ça, pour que la pierre tienne.

- Tu ne pouvais pas dire ça tout de suite ? gronda Giles, exaspéré.

Il regarda le nouveau dessin :

- Ça reste quand même assez vague. Il faudrait trouver une sorcière, ou un démon, qui utilise ce genre de figure pour ses rites incantatoires.

- Mais, vous avez vu, rappela Buffy, quand Willow l'a enlevé, il ne s'est rien produit !

- Ça ne veut rien dire. Certains démons doivent donner quelque chose à la personne qu'ils veulent posséder avant de procéder à l'envoûtement proprement dit... Ensuite l'objet n'est pas essentiel au maintien du charme... mais peut aider à l'annuler.

- Qu'est-ce qui nous dit qu'elle est vraiment envoûtée ? insista Buffy. OK, elle se conduit de manière étrange, mais elle n'a fait de mal à personne.

- C'est vrai, renchérit Alex. On dirait simplement qu'elle vient d'atterrir d'une autre planète, avec des informations erronées. (il vit l'expression de Giles) Attention, c'est quand même elle, je le confirme.

- Ce serait une... deuxième Willow ? dit Buffy sans y croire.

Giles se passa la main sur le visage :

- Bien sûr, j'aurais dû le deviner ! Que je suis nul par moments !

- C'est vous qui le dites, fit Alex. Moi, je ne voudrais vous contredire sous aucun prétexte.

- Pourriez-vous expliquer ? demanda Buffy. Moi, je nage complètement.

Giles leur fit face à tous les deux :

- C'est comme pour l'affaire de la fille invisible. C'est presque autant de la physique que de la magie. C'est bien Willow qui est là avec nous...

- Euh, en ce moment, elle n'est pas là, coupa Alex, elle est sortie tout à l'heure. (puis voyant le visage de Giles se crisper) Je n'ai rien dit.

- ...oui, c'est bien elle, mais pas celle de ce continuum.

Les deux autres le regardèrent intensément, mais il se tut.

- Attendez, c'est quand même pas tout ? demanda Buffy. Vous n'allez pas me dire que vous avez tout expliqué ?

- C'est quoi un continuum ? continua Alex.

- C'est un fil, ou une trame temporelle. La Willow que nous fréquentons depuis hier soir vient d'un autre monde, une sorte d'univers parallèle. Dans ce monde-là, les événements ne se sont pas produits exactement de la même manière, bien que l'environnement général soit semblable. Elle y voyait les mêmes gens, allait au même Lycée, ou plutôt leurs copies, à quelques petites différences près.

- Mais la vraie Willow, elle est passée où ?

- Euh, eh bien, en fait, il y a deux hypothèses. L'une ne vous plaira pas.

- Dites-nous l'autre, suggéra Alex.

- Dans le meilleur cas, l'esprit de la deuxième Willow a pris possession du corps de celle que l'on connaissait, et l'esprit qui l'occupait précédemment est soit en sommeil, soit parti dans l'autre univers occuper le corps de sa jumelle, laissé vacant. Si on parvient à renvoyer la Willow bis d'où elle vient, l'esprit de la première reviendra, ou se réveillera.

- C'est ça les deux hypothèses ? Ça me va, fit Alex.

- Non, ça, c'est la première, avec deux légères variantes.

- Et l'autre ? demanda Buffy. Celle qu'on n'aimera pas ?

- Eh bien, notre univers a été créé au moment même où la deuxième Willow y a surgi. Hier soir.

Alex se mit à rire, comme lorsque quelque chose le dérangeait :

- Mais non, c'est impossible, je se souviens de ce qui s'est passé avant..., toute ma jeunesse, avec la vraie Willow d'ailleurs.

Giles secoua la tête :

- Non, ça ne prouve rien. Le monde ainsi créé donnerait l'impression d'exister depuis longtemps, et les humains qui le peupleraient auraient les souvenirs correspondants. Mais tout serait... factice.

- Et pourquoi un tel univers serait-il créé comme ça ? s'étonna Buffy.

- Il y a différentes possibilités, mais je dirais que c'est sans doute pour répondre à un besoin, ou une attente, ou bien une épreuve pour quelqu'un. Une sorte de décor créé pour cette personne et elle seule.

- Et qui serait cette personne ?

- Eh bien, la Willow qui nous est étrangère.

- Quoi, railla Alex, Willow aurait créé un univers pour elle ?

- Pas elle toute seule, mais avec l'aide d'un démon, c'est possible. Peut-être que ce démon a réalisé un voeu qu'elle aurait fait.

- Mon dieu, fit Buffy. Dans ce cas, si Willow bis s'en va...

- Il est fort probable que notre univers disparaisse, termina Giles.

- Je préfère définitivement la première hypothèse, conclut Alex. Dites-moi qu'on peut choisir ?

- Mais nous, qu'est-ce qu'on deviendrait ? s'inquiéta Buffy.

- Je ne sais pas. Peut-être qu'on passerait dans l'autre univers, qu'on aurait l'impression d'avoir rêvé... Ou peut-être qu'on rêve en ce moment. (il sembla réaliser) Mais oui, Willow est devenue la reine du Homecoming. Dans combien d'établissements une fille qui n'est ni cheerleader ni sportive et qui ne soigne pas son apparence à l'excès a-t-elle une chance d'être élue ?

- Alors qu'est-ce qu'on fait ? demanda Alex, très pragmatique. On ne va pas détruire nous-mêmes notre propre univers ?

- Dans tous les cas, il faudrait retrouver le démon qui est derrière tout ça.

- Willow a consulté le livre des sorcières, rappela Buffy.

Alex toussa :

- Euh, si je vous dis qu'il y a encore autre chose qu'elle m'a dit, qui peut avoir de l'importance, et dont je ne souviens que maintenant, vous n'allez pas me frapper ?

Giles le fixa :

- Non, juste te désintégrer.

- Giles ! fit Buffy d'un air de reproche. Vas-y mon petit Alex, je te protégerai.

- Eh bien, hier soir, juste après qu'elle se soit sentie mal, elle a dit « cette fille est une sorcière ». Alors, j'ai pensé qu'il s'agissait de Cordélia, mais elle a dit « non ». Et elle a ajouté qu'elle avait rencontré cette sorcière au Lycée le samedi matin après que Spike nous ait enlevés.

- Spike ! Il est revenu ? s'écria Buffy.

- Du calme, fit Giles. Spike n'aurait jamais exaucé un voeu. Il doit s'agir là d'un événement de l'autre monde qu'elle a utilisé pour situer dans le temps sa rencontre avec la sorcière... Dommage qu'elle n'ait pas dit le nom de cette sorcière.

- Mais si, elle l'a dit, reprit Alex.

- Quoi ?

Alex pointa un doigt courroucé vers Giles :

- C'est vous qui m'avez interrompu.

- Et alors, c'est quel nom ? s'impatienta Buffy.

Alex eut un petit rire :

- Eh bien, je ne m'en souviens plus exactement... Anna ou Amia, quelque chose comme ça. Je lui ai même demandé si elle vous en avait parlé. (il fit un effort pour se souvenir). C'était plutôt Ania. Oui, c'est ça.

- Ania, répéta Giles... Ca ne me dit rien. Mais je vais vérifier (il alla chercher le traité des sorcières). Il y a un index à ce livre, expliqua-t-il. Bien sûr, il n'a pas été fait sur le manuscrit original, mais par un prêtre exorciste qui l'a lu en entier au début de ce siècle... avant de devenir fou, acheva-t-il. Voyons... (il parcourut du doigt une feuille qui était insérée entre la couverture et la première page). Pas d'Ania. Peut-être avec un « y »... Non, mais il y a une Anyanka. C'est peut-être elle. Page 105.

Tandis qu'il cherchait la page en question, les autres se rapprochèrent de lui. Il ouvrit le livre en grand et le posa sur la table.

- C'est le portrait dont je vous ai parlé, cria Alex en montrant un visage effroyable dessiné à la plume.

- Et là, sur le côté, c'est le dessin du médaillon, compléta Buffy.

Giles souffla :

- Eh bien, voilà, on a fini par y arriver. (il jeta un oeil au texte) C'est ça que tu disais être du français, Buffy ? C'est du latin.

Elle grimaça :

- C'est pas la même chose ?

Giles ne répondit pas, absorbé par sa lecture des pages en question.

- Voilà, dit-il ensuite, Anyanka est le démon féminin qui défend et venge les femmes bafouées par les hommes.

- Quelqu'un a bafoué Willow ? cria Buffy.

- Oui, euh, ce peut être au sens large. Un homme qui lui a fait de la peine.

Buffy se tourna vers Alex, le regard empreint de soupçon.

- Attention, prévint Alex, cette Willow vient d'un autre monde. Qui sait ce qui lui est arrivé là-bas et qui elle connaît !

Mais au fond de lui-même, le doute commençait à prendre forme.

- Anyanka réalise alors le voeu de cette personne, termina Giles.

Il referma le livre en le claquant. Les deux autres sursautèrent.

- Bon, reprit Giles, il faudrait maintenant avoir une conversation avec Willow pour savoir ce qu'elle avait souhaité. Je suis sûr qu'elle doit être aussi déroutée que nous par ce qui lui arrive. Ensemble, on arrivera peut-être à trouver une solution... convenable pour les deux parties.

* * * * *

Mais Giles se trompait complètement. Willow n'était plus déroutée du tout. Elle savait exactement ce qu'elle avait à faire.

Elle commença par passer chez elle pour consulter ses propres livres de magie, casser sa tirelire, emprunter de l'argent à sa mère (qui se trouvait heureusement là) et prendre un grand sac. Puis elle se rendit au magasin qui vendait des articles de sorcellerie, où elle retrouva la vieille dame qu'elle connaissait bien. Celle que Spike avait tuée, ou tuerait, dans son propre monde, le fameux soir où Alex et elle seraient surpris par leurs petit(e)s ami(e)s respectif(ve)s.

La femme en question regarda la liste que lui tendit Willow :

- Voyons, pétales de rose noire, yeux de vipère aspic, poudre d'aluminium et de zinc, mercure, plumes de balbuzard, poils de castor blanc, quartz, feldspath rose, serres d'aigle chauve, élixir de Kargannen, ...

Elle énuméra la bonne trentaine d'ingrédients demandés, et jeta un regard presque effrayé à la jeune fille :

- Vous comptez faire quoi avec ça ?

Willow eut un petit sourire serein :

- Annuler un sort.

- Eh bien, celui qui a lancé ce sort doit être...

Elle n'osa même pas exprimer le qualificatif qui lui venait à l'esprit.

- Chuuut ! fit Willow d'un air espiègle. N'oubliez pas que pour les démons, il y a peu de distance entre le nom et l'objet. La seule évocation peut faire apparaître celui qu'on nomme.

- Euh, oui oui... Euh, j'ai tout ce que vous voulez, sauf le dernier sur la liste.

- Je m'en doutais un peu. Mais je crois savoir où trouver ça.

- Bien bien...

La vieille dame alla rassembler tout ce que demandait Willow. Au total, l'ensemble se montait à une somme énorme, mais inférieure à ce qu'avait récupéré Willow chez elle. Le grand sac ne fut pas de trop, et Willow grimaça en en éprouvant le poids.

- A l'avenir, songea-t-elle, je ferai de la musculation. C'est finalement nécessaire pour être une bonne sorcière.

Avant de quitter la boutique, elle ne put s'empêcher de se retourner vers la boutiquière :

- Au fait, si dans les semaines qui viennent, vous voyez un homme à l'apparence jeune mais aux cheveux blancs surgir dans votre boutique, fuyez !

L'autre, épouvantée, fit le signe de croix. Willow secoua la tête :

- Ce n'est pas utile maintenant, mais, oui, pensez au crucifix le moment venu. L'autre n'aimera pas ça, je vous le garantis.

Elle chargea le sac sur son épaule et reprit son chemin.

Sunnydale est une petite ville, mais aller jusque chez Oz, qui habitait en périphérie lui prit pas mal de temps. Elle y parvint en milieu d'après-midi, épuisée d'avoir dû se trimballer son sac qui començait à peser des tonnes. Si Oz n'était pas trop différent de celui qu'elle connaissait, il devait être là, à regarder l'un de ses feuilletons préférés.

Elle frappa à la porte.

Elle dut recommencer plusieurs fois jusqu'à ce que celle-ci s'ouvre et qu'apparaisse un jeune homme mal coiffé, mal rasé, et dont les yeux papillotaient sous l'effet de la lumière.

- Bonjour, dit-elle, je suis Willow Rosenberg.

Oz hocha lentement la tête :

- Je sais qui tu es. Je te dois la vie, il paraît.

Willow, sourit, un peu gênée :

- Oh, ça c'est rien. Euh... je peux entrer ?

Il ne dit rien mais s'effaça pour lui laisser le passage.

- Merci, fit Willow en entrant.

Elle jeta un regard circulaire sur l'intérieur qu'elle connaissait déjà :

- Oh, c'est chouette chez toi...

Tout était sens dessus-dessous, et il y régnait une odeur abominable. Dans un coin, des chaînes et des fers jonchaient le sol.

- Excuse-moi, dit Oz, je n'ai pas encore eu le temps de faire le ménage. J'ai d'abord mangé, puis dormi. J'ai aussi essayé la guitare pour voir si je n'avais pas perdu la main.

Willow se mit la main devant la bouche :

- Euh, on pourrait aérer ?

- Oh oui, bien sûr. J'ai fini par ne plus remarquer l'odeur... Il faudra que je m'y déshabitue sinon, personne ne voudra plus m'approcher.

Il ouvrit la fenêtre en grand, ainsi que la porte. Willow s'assit sur une chaise, près de la fenêtre. Oz lui fit face, sur un canapé.

Tous deux se regardèrent sans dire un mot pendant un bon moment. Puis Oz rompit le silence :

- Comment tu savais que j'étais en danger, et pourquoi tu t'es inquiétée pour moi ? Giles et Buffy ont dit qu'on se connaissait, mais je suis sûr que non. Enfin, je veux dire que je savais qui tu étais - qui ne connaît pas la fille la plus populaire du Lycée ? - mais comment ai-je pu attirer ton attention ?

Willow respira fortement, le regretta, se tourna vers la fenêtre pour absorber de l'air pur, puis regarda Oz à nouveau :

- Je ne vais pas te mentir, commença-t-elle. Je vais même te dire toute la vérité, mais je ne suis pas sure que tu me croies, tellement ça va te paraître extraordinaire.

Il eut un sourire amer :

- Tu sais, depuis que je sais que je suis un loup-garou, j'ai l'esprit large.

- Oui, mais crois-moi, ce n'est rien à côté de ce que je vais te dire. Je viens du futur !

Oz ne broncha pas.

- Mais pas du vôtre, continua Willow.

Elle se mit à raconter toute l'histoire, en essayant d'éviter les détails gênants, mais souvent ce fut nécessaire. Cela lui prit une bonne demi-heure.

- Et finalement, conclut-elle, ça n'a pas changé tant de choses que ça. En ce qui concerne mon problème personnel, je veux dire.

Mais Oz semblait ailleurs.

- Tu sais, dit-il, ce que j'ai le plus de mal à croire dans ton histoire, c'est que toi et moi soyons sortis ensemble. (il se tut un instant, essayant de trouver la meilleure formulation) Je ne sais pas en quoi tu diffères exactement de la Willow que je connais... de loin. Mais cette fille m'a toujours fait de l'effet, et ce n'est pas parce qu'elle est populaire. J'ai toujours rêvé de la connaître davantage, mais je n'ai jamais osé lui adresser la parole. On a dû se croiser une ou deux fois, se dire bonjour, ou s'excuser de s'être bousculés dans un couloir, mais même dans ces occasions, j'avais l'impression de faire partie du décor.

- Mais tu es guitariste, dans le groupe de l'école, objecta Willow. Ça te confère une certaine popularité.

Il secoua la tête :

- Non, pas du tout. Les filles n'ont d'yeux que pour Devon et de toute manière, je ne recherchais pas ce genre de « groupies ». Quand je jouais, c'est toi que je regardais, enfin, toi ou l'autre, et jamais elle ne m'a remarqué. Tu sais la meilleure ?

- Non ?

- On savait tous que tu allais être élue Reine. J'avais composé un morceau pour toi à cette occasion, et je n'ai même pas pu être là physiquement pour voir ton couronnement. Ce n'est pas que je trouve ce genre d'élection intéressant en soi, mais comme c'était toi, je rêvais de ce moment-là.

Willow se sentit troublée :

- Tu as... écrit une chanson pour moi ?

- En fait, uniquement la musique. Les paroles, elles viennent d'une pièce de théâtre qu'on a étudié l'an dernier, et qu'on va refaire cette année d'ailleurs.

- C'est Othello, de Shakespeare ?

- Oui. Tu vois de quel passage je parle ?

Elle hocha la tête :

- The Willow Song, le chant du saule, que Desdémone chante à la fin, juste avant qu'Othello ne la tue. Ma mère me la lisait quand j'étais petite. Elle adorait cette pièce et c'est pour ça que je m'appelle Willow d'ailleurs.

- Tu as vu le film avec Kenneth Brannagh ? Quand l'actrice qui joue Desdémone chante, c'est très émouvant. Qui est-ce, d'ailleurs ? Elle est française, je crois bien.

- C'est Irène Jacob, fit Willow en hochant la tête. En fait, elle est suisse. Tu as repris la mélodie du film ?

- Non non, j'ai composé ma propre musique. Attends, je vais te faire écouter.

Il disparut quelques instants puis revint avec une guitare classique.

- Pas besoin d'ampli, dit-il avec un sourire.

Il s'assit, essaya quelques accords, et chanta doucement, tout en s'accompagnant :

The poor soul sat sighing by a sycamore tree,
Sing all a green willow;
Her hand on her bosom, her head on her knee,
Sing willow, willow, willow;
The fresh streams ran by her, and murmur'd her moans;
Sing willow, willow, willow;

Willow se leva d'un bond :

- Stop, fit-elle. Je sens que je vais pleurer, et... j'ai quelque chose d'autre à faire avant.

Elle sortit un mouchoir, s'épongea les yeux et se moucha bruyamment.

- C'est trop, fit-elle, c'est trop triste et trop beau et trop gentil, et je ne le mérite pas. Peut-être l'autre, oui.

Oz s'arrêta de jouer et posa sa guitare :

- Qu'est-ce que tu comptes faire ?

Elle renifla :

- Retourner chez moi.

Oz eut un air soucieux :

- Comment vas-tu faire ? Et est-ce que ça fera revenir l'autre Willow ?

Willow dut admettre qu'elle n'y avait pas trop pensé.

- En fait, ce qui me gêne, continua Oz, c'est que je viens de partager avec toi quelque chose qui était pour l'autre. Ce n'est pas que je le regrette, je trouve que tu es bien, et tout... Mais on est là, on se parle comme des amis, ce dont je rêvais depuis longtemps, et je me demande si tout ne va pas redevenir comme avant, avec l'autre. Je crois que cela me ferait vraiment souffrir. (il se tut un instant) Tu vois, toi, ça ne te gêne pas que je sois un loup-garou, et tu es peut-être la seule au monde dans ce cas.

Willow réfléchit :

- - Je ne sais pas ce qui va se passer exactement "après", confessa-t-elle. Je compte invoquer Anyanka et lui demander d'annuler ce voeu qu'elle m'a carrément extorqué. Tu te rends compte, on n'a pas le droit de demander comme ça à quelqu'un de faire un voeu et de le réaliser !

- Il y avait un épisode de la série « Au delà du réel »qui se terminait par cette phrase : « méfiez-vous de ce que vous souhaitez de peur de le voir se réaliser », dit Oz.

- C'est exactement ça. J'ai recopié sur le livre de Giles l'incantation en question. On y expliquait les ingrédients nécessaires à la conjuration, mais c'était en latin, et j'ai peur de m'être trompée. Alors, j'ai ramené les différentes versions possibles. J'essaierai jusqu'à ce que ça marche.

- Euh, ça risque pas d'empirer les choses si tu te trompes ?

- Pour l'invoquer, il n'y aura pas de problème. Là où il y en aura, c'est si elle refuse de m'aider, et que je doive contrecarrer le sort toute seule. Mais il n'y a pas de raison qu'elle refuse, c'est bien le démon vengeur des femmes en détresse !

- Tu vas faire ça... ici ? s'inquiéta Oz.

- Oui (elle hésita avant de poursuivre) euh... il faudra que tu ne sois pas dans la même pièce, parce qu'elle n'aime vraiment pas les hommes. Et... je ne suis pas venue que pour te voir... Bien sûr, je suis contente de l'avoir fait. J'espère d'ailleurs que ça t'aidera à te rapprocher de... l'autre quand je serai partie. Mais j'ai également besoin de quelque chose qui vienne de toi... pour invoquer Anyanka.

- Ah bon, et c'est quoi ?

- Des... poils de loup-garou.

Oz hocha la tête, méditatif :

- Oui, c'est bien le seul endroit à des lieues à la ronde où tu puisses trouver ça (il jeta un coup d'oeil vers le coin où il s'était enchaîné). J'ai balayé mais il doit en rester. Sinon, il faudra chercher dans la poubelle...

Après de minutieuses recherches, Willow et Oz réussirent à rassembler suffisamment de poils de loup-garou pour contenter la jeune magicienne.

- Euh, peut-être que dans le tas, il y aussi des cheveux de moi, au naturel, indiqua Oz. Mais je n'ai pas de chat ni de chien, donc le reste ça doit être bon.

- Ca devrait aller, fit Willow. Maintenant, il me faut une pièce sombre.

Oz l'emmena dans un réduit à l'arrière de sa maison.

Willow se composa un grand espace vide, ouvrit son sac, traça sur le sol des signes cabalistiques de protection, installa un certain nombre de bougies puis plaça un grand récipient au centre de l'ensemble.

- Je vais devoir continuer seule, dit-elle ensuite.

Oz hocha la tête en signe de compréhension.

- Si ça marche, on ne se reverra plus, alors.

- Si ça marche comme je le veux, tu verras sortir ta Willow, la vraie, de cette pièce. Un peu désorientée, et je ne peux pas dire avec quels souvenirs exactement.

- Comment je saurai laquelle c'est ?

- Eh bien, c'est simple. Si elle sort en disant : « ça a raté », alors ce sera moi. Sinon, elle devrait avoir l'air perdue, et dire quelque chose comme : « qu'est-ce que je fais là ? »ou « Ouh là là, ma tête, quelqu'un a de l'aspirine ? ».

Willow avait souri en prononçant la fin de sa phrase, et Oz fit de même.

- Et si personne ne sort, quand est-ce que je saurai que je peux rentrer dans cette pièces ?

- Oh, si la supplique initiale loupe, j'essaierai peut-être deux ou trois heures après. Mais si dans disons une demi-heure je ne suis pas ressortie et que tu n'entends aucun bruit derrière la porte, c'est que tout sera fini.

Oz allait se retirer, mais Willow le retint par le bras et rapidement l'embrassa.

- Dans le doute, dit-elle...

Oz sourit à nouveau et sortit de la pièce.

Aussitôt, Willow alluma les bougies et se mit à réciter la formule qu'elle avait copiée dans le livre de la bibliothèque, tout en jetant dans un ordre précis certains des ingrédients qu'elle avait amenés. Un brouillard épais commença à se former et une odeur indéfinissable se fit sentir.

Willow vit surgir devant elle l'être qu'Anya était devenue juste avant de la précipiter dans ce monde où elle se sentait étrangère.

- Que me veux-tu, toi qui m'as invoquée ? demanda Anyanka d'une voix effrayante.

Willow se mordit la lèvre inférieure :

- J'aurais un voeu à formuler, mais, s'il vous plaît, écoutez-moi jusqu'au bout...

* * * * *

Dix minutes plus tard, Oz entendit la porte s'ouvrir. Il se leva de son canapé et attendit de voir qui sortait. Son coeur battait à tout rompre.

La fille qui entra dans son salon était identique à celle qui y était entrée, mais elle avait l'air perdu. Elle s'appuya au chambranle et posa une main sur son front. Puis, elle continua d'avancer vers la porte d'entrée, mais aperçut Oz et s'arrêta.

Elle se tourna vers lui :

- Dis-moi juste un truc, fit-elle, c'est déjà fini, la soirée du Homecoming ?

Oz eut un petit sourire.

* * * * *

Willow était penchée sur la fontaine à eau du couloir quand elle crut percevoir une ombre. Elle se retourna si vite qu'elle s'aspergea le visage avec le filet qui tombait. Mais il n'y avait personne.

- Zut, s'exclama-t-elle en se secouant.

* * * * *

Une semaine plus tard, Willow, Buffy et Alex étaient tous les trois au Bronze.

Velvet Chain y jouait. La chanteuse charismatique Erika Amato susurrait des paroles enivrantes sur fond de percussions et d'accords de guitare électrique.

Alex regardait Cordélia qui s'amusait avec d'autres étudiants à trois pas devant eux.

- Dis-moi, fit-il en se tournant vers Buffy, c'est qui, cette fille qui ne lâche plus Cordélia d'une semelle ?

Buffy fit une moue, puis répondit :

- C'est une nouvelle. Elle s'appelle Anya, je crois.

- Anya ? répéta Willow. Quel drôle de nom. C'est une Scandinave ?

FIN